Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

GENÈVE/Colloque sur les musées du XXIe siècle. On aura tout entendu

Crédits: AFP

«Bienvenue à toutes et tous.» Pas de doute. Nous sommes à Genève. J'ai reconnu le langage épicène, manié en virtuose par Sami Kanaan. Notre ministre de la culture est venu lancer au sous-sol du Musée d'art et d'histoire le colloque sur les «Musées du XXIe siècle», qui se tient les 1er et 2 juin (le second jour à Sicli). Divers orateurs, et donc «trices», vont aborder des thèmes généraux ou parler d'une expérience particulière. Organisées par Bertand Mazeirat, les journées entendent lier la théorie à la pratique, avec ce qu'il faut de prospective pour faire sérieux. Il y aura du spectaculaire et du plus discret. Qu'y a-t-il de commun entre le somptueux New Munch Museum d'Oslo, destiné à titiller le tourisme international, et l'extension prévue par le Musée du Léman de Nyon, si ce n'est de se situer au début du IIIe millénaire? 

Par un de ces caprices du calendrier provoquant toujours des absences de dernière minute, Hélène Bernier ouvre les feux. Elle dirige la programmation du Musée de la Civilisation de Québec, ouvert en 1988. «Je ne suis ni muséologue, ni historienne de l'art.» La présence de la dame ne s'en révèle cependant pas inutile. Elle illustre les errements actuels de la branche, aujourd'hui sciée à la base. Depuis trente ans, les musées connaissent un malaise, ou plutôt une crise morale. Les conservateurs s'y sentent négligés. Méprisés. La communication a pris le pas sur le savoir. «Nous sommes aspirés vers le bas.» Hélène a du reste intitulé sa communication, qu'elle prononce d'un ton navré, «Entre bobards et barbares, les musées en zone de turbulence.» Rien ne trouve grâce à ses yeux, vu que les gens les plus éduqués sont aussi les plus influençables. «Nous vivons dans une société de mutants, où tout approfondissement a disparu.»

Confusion des genres 

Tout cela ne semble déjà pas drôle, mais le pire reste à venir. Hélène Bernier bifurque, après la technologie, le réchauffement terrestre ou la globalisation, sur la robotisation et l'intelligence artificielle. «Voici venue l'ère du faux.» Notez pour vous consoler que cette dernière ne va pas durer longtemps, puisque vu le climat «l'humanité aura disparu dans cent ans.» Adieu alors «la confusion des genres»! Celle des compétences aussi. «On laisse aujourd'hui les commandes aux passagers. Dans certaines institutions, ce sont les visiteurs qui choisissent les thèmes des expositions futures.» Il faudrait aux directeurs un peu de charisme, histoire de redresser la barre. Hélène en demeure hélas dépourvue. Je ne suis pas sûr d'avoir envie de voir une manifestation dont elle aurait été responsable. 

Ce n'est pas Serge Chaumier qui va remonter le moral des auditeurs. Son propos tourne autour d'une question, «Proposer des musées au XXIe siècle a-t-il encore un sens?» La réponse est presque non. Encore faut-il se demander sur ce qu'incarne ce type d'institution pour le sociologue, professeur (ir)responsable du Master «expographie-muséographie» de l'Université d'Artois, une de ces foutaises académiques comme il en existe tant. Selon lui, le musée n'a rien à voir avec une collection. Ce mot ne figure du reste même pas dans une récente étude qu'il a copilotée à l'intention du Ministère de la culture. Non. Il s'agit plutôt d'un forum, avec ou sans œuvres, qui «se verrait dirigé non plus de manière verticale, mais horizontale en instituant une égalité entre les visiteurs et le personnel.» A la limite, il n'y aurait même plus de médiation, celle-ci s'apparentant à de la condescendance, et donc à de la verticalité. «Il ne faut plus faire pour les gens, mais avec les gens.» Le statut du public a changé. «C'est devenu un partenaire.»

Vraie et fausse bombe 

Post-soixante-huitard, pas tout jeune, Chaumier reste persuadé à chaque mot de poser une bombe. «Je sais que je vais me faire écharper à la sortie.» L'homme va cependant de redite en redite. Bertrand Mazeirat me confirmera plus tard que ce provocateur professionnel répète la même chose depuis vingt ans. Son rôle est désormais, et je m'excuse de le dire, celui du vieux con, condamné à ne plus impressionner personne. La suite du colloque prouvera d'ailleurs que ce sont les participants les plus âgés qui se montrent les plus extrémistes, à part le sage Michel Côté. Le Canadien ne disposera hélas pas de tout le temps voulu afin de rappeler que «chaque musée doit trouver en lui son propre sens.» Un sens «déterminé par sa collection». Ni Jan Blanc, jeune doyen de la Faculté des lettres genevoises, ni Luc Meier, directeur des contenus de l'EPFL Artlab de Lausanne, ne tiendront en effet de discours apocalyptique. Pour eux, il n'y a pas de révolution. Il existe des évolutions, comme il y en a toujours eu, même si le numérique apparaît violent dans le cadre muséal, aujourd'hui piloté par des «quinquas-sexas» déboussolés. 

Spécialiste de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, Jan Blanc va justement s'interroger sur la place des outils informatiques dans les musées du XXIe siècle. «Chance ou danger?» Tout dépend en fait de leur utilisation. Ce sont des aides, et non un but auquel il faut tendre. Mais on peut publier en numérique, ce qui permet de modifier le texte ensuite. On devrait cataloguer les collections en numérique afin de faciliter leur consultation. Le digital permet aussi d'aider à la mise en scène d'expositions, histoire de les rendre plus attractives. Encore faut-il savoir s'en servir, alors que «nous restons dans un monde d'analphabètes de l'image». Il s'agit aujourd'hui d'apprendre aux gens à se servir de cette dernière pour se créer «un système de références». Le musée devrait pouvoir éduquer à l'image. Aider à définir ce qu'est une œuvre d'art. Mais attention! Jan Blanc va aussi poser sa bombe. Une vraie, cette fois, par rapport à la doxa actuelle. Alors qu'on a jusqu'ici seriné que tout le monde pouvait (et à la limite devait) entrer dans les musées, l'universitaire assure qu'il s'agit d'un «lieu élitaire». Il faut simplement avoir envie de faire partie de cette élite. «Je ne suis du coup pas pour une responsabilité du public dans son organisation.»

Le bonheur aux Confluences? 

Je ne vais pas détailler toutes les interventions, surtout quand elle portent sur un endroit bien précis ou un point de scénographie. Vous trouverez, plus bas dans le déroulé, un texte sur le MCB-a de Lausanne. Je reviendrai prochainement sur l'EPFL ArtLab avec Luc Meier, un monsieur tout ce qu'il y a de plus calme. Il voit son travail comme un appui technologique pour une recherche scientifique. Je vais conclure de manière plus optimiste avec Hélène Lafont-Couturier, directrice du Musée des Confluences de Lyon. Une femme heureuse de sa situation et de celle d'un jeune organisme ayant accueilli deux millions de personnes «parfois totalement étrangères à l'univers des musées» en un peu plus de deux ans. L'ouverture a eu lieu fin décembre 2014 après des années de travaux, parfois interrompus. 

Rayonnante, Hélène se félicite du programme, bien rempli. De la mission intellectuelle d'une institution créée avec les collections d'autres musées «de mettre le savoir à la portée de tous». De la muséographie qui, en réduisant le nombre des vitrines, "abolit les distances". Bref. C'est la présidente de son propre fan club. Le style bigarré et l'architecture (que je trouve atroce) de Coop Himmelblau la ravit. Elle se sent en plein XXIe siècle, «et on peut l'être avec optimisme.» Toutes les ombres se voient gommées. Les auditeurs ne sauront pas que le bâtiment, budgété 61 millions d'euros, a fini par en coûter 330. Hélène préfère jouer la carte de la pauvreté. «Avec nos réductions de crédit de fonctionnement (1), il deviendra difficile de produire autant.» Je préciserai pour la bonne bouche que ledit crédit de fonctionnement était au départ d'un million et demi d'euros par mois, alors que le Musée des Tissus de Lyon, autrement plus important par rapport à l'histoire de la ville, va crever parce qu'il lui en manque un seul, de million, par an. Il est vrai qu'il s'agit là d'un musée du XXe siècle, donc du passé, donc dépassé sans doute...

(1) Le Département du Rhône s'est retiré du musée. 

Photo (AFP): Le Musée des Confluences à Lyon. Un succès public après deux ans de fonctionnement.

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne.

Prochaine chronique le lundi 5 juin. L'exposition Damien Hirst à Venise. Aïe, aïe, aïe...

 

 

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