Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève vit sa semaine folle. Faut-il vraiment que tout ait lieu en même temps?

Tout se télescope, des "Design Days" au "Parcours céramique" en passant par "No Photo". La culture s'en retrouve totalement dévaluée. La ville est entrée en surproduction.

Du design, pour commencer.

Crédits: Design Days, Genève 2019.

La conférence de presse sur les musées genevois, dont je vous parle une case plus bas dans le déroulé de cette chronique, tombait mal. On ne peut plus mal. La semaine actuelle tient de le gabegie, pour rester poli. C'est en réalité le bordel. J'irai même jusqu'à dire le boxon. Tout se déroule en même temps, alors que le Département de la culture et du sport devrait assurer un minimum de coordination. Je veux bien admettre que toutes ces manifestations, s'empilant aujourd'hui comme pour procéder à un suicide collectif, ne soient pas de son ressort. Mais fallait-il vraiment que «No Photo», le «Parcours céramique» de Carouge, «Art en Vieille Ville», les ventes aux enchères de Piguet, les «Design Days», le vernissage des expositions de l'Ariana et la Maison Tavel (cette dernière n'en proposant qu'un par an) aient lieu simultanément? Non. Pourtant, c'est ce qui se passe. Et c'est tout juste si les officiels ne s'en félicitent pas. Cette surabondance ferait selon eux partie de la «richesse» de Genève. Une richesse quantitative. Pour ce qui est de la qualité, je crains hélas qu'il faille repasser.

Il y a des années déjà que je dénonce le phénomène. Genève surproduit de la culture. Elle la dévalorise. J'irai même jusqu'à affirmer que cette dernière finit par y ressembler à un vomissement perpétuel. Ou à une diarrhée frôlant la dysenterie. La faute aux moyens financiers. Il faudrait cesser de distribuer à tout-va ces laxatifs que finissent par devenir les petites subventions. Celles-ci demeurent conçues afin que tout le monde vive, sans pour autant avoir les moyens de vraiment créer. Ces subventions finissent par créer une clientèle politique. Et cela pour créer quoi? Pour qui? Depuis mes lointains débuts dans le métier, il me semble que les propositions ont décuplé, alors que le public, du moins dans le domaine des arts plastiques, se contentait de péniblement doubler. Avec ma petite table de multiplication, je ne tiens de plus pas compte des écoles spécialisées, où le nombre des élèves frôle en ce moment l'absurde. Que faire de leur production, à moins de la détruire au fur et à mesure? C'est comme la littérature, où l'on finit par se demander si le pilon ne devrait pas se retrouver jumelé à la rotative. Comme les vêtements bas de gamme, qui finissent en tas dans des gondoles des commerçants sur le trottoir.

En ordre dispersé

Je reprends le menu du jour. «No Photo» d'abord. Et en une vingtaine de lieux s'il-vous-plaît, comme si Genève offrait les mêmes charmes qu'Arles en été! La chose s'imposait-elle? Non, en tout cas pas sous cette forme éclatée. Elle dessert les plasticiens invités. Survenant moins d'un mois après la clôture des «50 Jours pour la photographie» (dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ont passé inaperçus), cette biennale aurait au contraire bien besoin d'une solide charpente. Et d'une promotion digne de ce nom. Le Département a beau nous assurer que Genève constitue une ville de photographie. La chose reste à démontrer, même s'il faut craindre qu'un musée pour le 8e art (un de plus!), dont l'idée semble flotter dans l'air genevois, finisse par voir le jour. En attendant, «No Photo» ne sert à rien en tant que paquet ficelé. Surtout avec un programme (à découvrir en ligne) aussi incompréhensible. Un vrai jeu de piste! 

Serah Pschorn, au "Parcours céramique". Photo Galerie Salon Vert.

«Le Parcours céramique» garde en revanche un droit historique à l'existence. Carouge possède une tradition dans cette voie depuis le début du XIXe siècle. La poterie demeure moins à la mode qu'une photo ayant de plus déjà trouvé a place à Lausanne, au Locle, à Bienne ou à Martigny. Si je «couvre» (comme on dit en langage journalistique) une manifestation ce week-end, ce sera donc celle-ci. Et pas une autre. Le «parcours» n'a après tout lieu que tous les deux ans, fédérant nombre de lieux privés. Le grès, la faïence ou la porcelaine redeviennent des médias contemporains souvent surprenants. Puis il y a Carouge. La cité dégage tout de même davantage de charme que les différents lieux, souvent rébarbatifs, alignés par «No Photo». C'est important, le contexte quand on propose une promenade dans la création actuelle!

Peu d'échos

Et les «Design Days», me direz-vous? En bien le «design», mot qui ne veut à part cela plus rien dire, finit par ressembler au mildiou. Il a pris des proportions épidémiques. Cela va des créations industrielles aux «puces» spécialisées. Notez que l'alpha et l'oméga peuvent se rejoindre. Tout se déroule à Genève (ou plutôt sur la commune de Carouge) dans le Pavillon Sicli. Un local idoine. En petit comité, hélas. Très branché sur la question, vu que le quotidien romand se veut jeune et branché (ne me faites pas dire des méchancetés que je pense peut-être!), «Le Temps» s'est d'ailleurs contenté de trois petites colonnes en bas de page pour annoncer les «Days». Il ne faut plus se faire d'illusions. Les échos médiatiques tendent à disparaître pour le culturel. Une contraction logique. Toujours moins de presse pour toujours davantage d'initiatives. Vous sentez le déséquilibre.

Christian Lutz, que l'on retrouve quelque part dans "No Photo". Photo Tribune de Genève.

Art en Vieille Ville, maintenant. Eh bien il s'agit d'un marronnier qui fleurirait plusieurs fois par an. C'est beaucoup. Autant dire que chaque galeriste a intérêt à soigner sa clientèle. AVV se porte mieux en ce moment que les Bains. Il faut bien le dire... Les Bains, c'est presque terminé. Du moins pour le grand public. Comme AVV, c'est une niche. Autant dire qu'il faut aboyer très fort sur les réseaux sociaux pour donner l'impression qu'il se passe quelques chose. Inutile de compter sur ce que l'on appelait «le relais». Il n'y a plus de place pour les galeries, à moins d'une foire comme ArtGenève, dans les médias locaux. Et quand je pense qu'une de mes consœurs, à ses débuts, avait encore de l'espace l'été pour ses visites d'ateliers...

Photos romandes

Je passe sur l'Ariana et Tavel. Leurs vernissages ne font que précéder de très longs jours d'exposition. L'accrochage de Tavel me paraît de plus d'autant plus important qu'il aborde un thème rare: la photographie en Suisse romande entre 1840 et 1860. Une chose qui eut été parfaite à l'Elysée, soit dit en passant. Il faudra du temps pour admirer cela. Pas un bout de soirée. Il ne me reste donc plus que Piguet. Il est bien sûr possible d'admettre que les ventes aux enchères ne touchent qu'un petit public motivé. L'ennui, c'est qu'il s'agit de celui des collectionneurs. Et sans collectionneurs, pas de galeristes. Ni au final de musées. Je dirais même d'artistes. Mais là, je sens que me m'avance sur un terrain dangereux... A Genève, tout le monde sera bientôt artiste.

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