Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève pense aux "Journées du matrimoine" pour bien faire la leçon au reste de la Suisse

Il y aura un jour de plus à Genève cette année pour les femmes. Le Palais Eynard est d'ailleurs devenu le Palais Anna et Jean-Gabriel Eynard. Et pourtant Genève...

La Tour de Champel, dans son état d'origine

Crédits: DR.

Il faut toujours que Genève se distingue. Vous le savez aussi bien que moi. Il n’y avait donc aucune raison pour que «Les Journées du patrimoine» échappent en 2021 à cette volonté d’en remontrer à tout le monde. Vous pensez bien que les nombreux couacs en matière d’urbanisme et de respect du bâti n’allaient pas embarasser nos élus. Oubliée, la navrante affaire des Aillères! Balayé le début de démolition de La Chevillarde après abattage des arbres qu’a interrompu la Justice! Qu’importe le plan pour le moins contesté d’immeubles aux Vernets! Pas un mot sur le sauvetage bien précaire de La Feuillantine après la votation populaire sur la Cité de la musique! Il faut que Genève se lance la tête haute dans la mascarade que sont devenues ici les «Journées». Vous me direz que, depuis plus d’un an, le masque se révèle de saison…

D’abord, il a fallu, à la manière du paon, que notre canton fasse la roue. Nous ne sommes pas du genre profil bas. Les autres organisent deux jours de visites. Eh bien, ici il y en aura trois! Aux samedi 11 et au dimanche 12, Genève a ajouté le vendredi 10. Si elle n’est pas arrivée au record des objets proposés, puisqu’il y en aura vingt-deux comme pour le Valais, un ex-æquo se révèle du moins possible. Mais c’est sur le plan des idées que Genève va battre des records de bien-pensance. On se veut irréprochablement égalitaire, du côté du Palais Eynard, qui est devenu il y a peu le Palais Anna et Jean-Gabriel Eynard, alors que le nom de famille suffisait pour le couple. La preuve! Le «matrimoine» (1) jouera cette fois un rôle important aux côtés du patrimoine. La prochaine étape sera ans doute de parler de «matriotisme».

Un mot militant

Le mot en soi n’est pas nouveau. Esthète 1900, le comte Robert de Montesquiou parlait ainsi de «matrimoine», sa fortune lui venant de sa mère, née Duroux. Il s’agit cependant aujourd’hui là d’un acte militant. Comme l’explique la page 35 de la brochure des «Journées», les JEM (ou je suppose Journées européennes du matrimoine») sont apparues en France il y a six ans. Genève, qui demeure bien le seul canton suisse à regarder en direction de Paris, en fait aujourd’hui son miel au nom d’une «vision mixte et égalitaire de l’héritage». Pour l’instant, il n’est pas encore question de LGTBQIA+, en la matière, mais cela ne saurait tarder. Les minorités ont ici le vent en poupe, sans doute parce que la cité a beaucoup à se faire pardonner.

Le plan original de l'ovni médical de Cornavin, par Pascal Haüsermann. Photo François Laugier.

Il y aura donc une table ronde en ouverture le vendredi 10 septembre en présence de la maire Frédérique Perler. Puis il sera question de l’apport d’Anna Eynard comme architecte. Suivra une promenade dans les rues à plaques roses honorant «les femmes qui ont fait Genève». On n’échappera pas à l’artiste Marie van Berchem, dont le père dirige par ailleurs la puissante Fondation Wilsdorf. Toute la journée sera au féminin, d’où son rôle de préambule. Je suppose que le public peut demeurer mixte. Aucune contre-indication ne figure en effet dans la brochure. On annonce du reste un archiviste pour la ville du Palais ex-Eynard et Alfondo Gomez, conseiller administratif, fera partie des auditeurs de la table ronde matrimoniale du matin.

Ovni et menhir

Et autrement? Eh bien un peu de tout. Il sera aussi bien question de la Tour de Champel, pour laquelle se voit enfin prévue une restauration, que des réverbères du Jardin Anglais. L’orgue de Saint-Pierre va côtoyer la charpente du Collège Calvin. Plus original, des visites sont prévues à la Maison Wanner de Cologny, qui porte le nom d’une dynastie de ferronniers d’art. L’ovni médical créé dans les années 1970 tout près de la gare Cornavin par les architectes Häusermann se verra lui aussi étudié. Ce qui fut longtemps considéré comme une verrue a été inscrit à l’inventaire en 2019. Un menhir se verra enfin déplacé à Chancy avec des techniques d’époque. Obélix-Antonio Hodgers même combat!

C’est bien sûr ce dernier, conseiller d’État chargé du Territoire, qui signe un éditorial aux côtés de celui de Frédérique Perler. Pourquoi se gêner? Après tout Genève aime à donner des leçons à tout le monde, alors qu’elle ferait mieux de les recevoir, assorties à l’occasion de quelques fessées. Notre canton constitue depuis longtemps la risée de la Suisse entière avec ses «Genfereien». Et il faut encore dans le genre que je vous parle prochainement du MAH et du Centre de la photographie au BAC (ou Bâtiment d’art contemporain). Ce serait à désespérer s’il ne semblait pas permis d’en rire. Le rire demeure le propre de l'homme... et de la femme.

(1) Je signale qu'au moment de saluer la mémoire de Simone Veil en 2017, des féministes françaises avaient réclamé le doit de parler de "femmages" et non plus d'hommages.

Pratique

Site de lecture et de réservations: www.patrimoineromand.ch

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."