Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève Enchères retire des souvenirs hitlériens d'une vente. Je vous raconte tout

Une organisation s'est indignée de voir proposés divers objets jadis reçus par un ambassadeur de Suisse à Berlin. Les héritiers ont fini par baster. L'affaire soulève quelques questions. Pourquoi Hitler et pas Staline?

La jatte blanche et sa boîte litigieuse.

Crédits: Genève Enchères

Si Genève Enchères remportait mardi soir un grand succès avec un tableau de Bénigne Gagneraux (voir l'article une case en dessous), il avait aussi à liquider son «affaire». Oh, rien de grave, je vous rassure tout de suite. Juste un pet dans l'eau, comme les médias les adorent. Il faut dire que lesdits pets assurent aujourd'hui leur survie.

Provenant d'un château fribourgeois, dont la petite maison genevoise assure la dispersion depuis quelques mois, il y avait les souvenirs d'un ambassadeur. Ce Suisse avait occupé divers postes, parmi lesquels un à Berlin. C'était au milieu des années 1930, alors que régnait le nazisme. N'empêche que l'homme avait alors bénéficié de divers cadeaux diplomatiques. C'est ceux-ci qui «créaient la polémique», comme on dit dans la presse. Une organisation antiraciste, dont je tairai le nom, s'est offusquée de voir à l'encan divers lots aussi connotés. Il faut dire qu'une jatte de porcelaine blanche se trouvait encore dans sa boîte noire, marquées d'un «SS» fâcheux. Et qu'une série de livres de photos sur les «Festtage» hitlériens demeurait accompagnée de plusieurs lettres signées par Joseph Goebbels. Comment osait-on vendre aujourd'hui une chose pareille?

Polémique par voie de presse

Vous connaissez ce genre d'organisations. Elles ne vont pas bêtement discuter le bout de gras avec une maison d'enchères. Il leur faut les cris indignés de la presse. La «Tribune de Genève» y est donc allée de sa prose. Genève Enchères a bien pris la chose. Une mauvaise publicité demeure malgré tout une publicité. Lors des jours de visite, les deux lots litigieux étaient donc là, la boîte se voyant tout de même masquée dans sa vitrine par une lettre. Il y était dit que l'ambassadeur, un pur démocrate comme il se doit, avait quitté son poste à Berlin en délicatesse avec le régime. Il n'y avait plus qu'à attendre la vente, mardi à midi. Eh bien les deux objets ont été retirés! J'ai posé la question à l'un des héritiers du château fribourgeois. Il paraît qu'il s'agit là d'une mesure provisoire. Notre discussion s'est arrêtée là.

Je sais maintenant une chose. A Genève, vous pouvez écouler du Mao jusqu'au Marché aux Puces. Pas de problèmes en dépit des millions de victimes «rééduquées». Bien des gens en place dans les pays occidentaux sont d'anciens maoïstes des années 1960. Staline ne devrait pas poser trop de problèmes, vu ses liens avec les partis communistes occidentaux. Il ne me semble pourtant pas que les goulags aient précisément formé des colonies de vacances. Mussolini apparaît moins dans le commerce, alors qu'il reste pourtant trop bien en cour chez certains Italiens. Idem pour l'Espagnol Franco ou le Portugais Salazar, devenus quasi invisibles. Mais Hitler, pas question! Les organisations contre l'antisémitisme veuillent. D'un seul œil, hélas. Il ne me semble pas me souvenir en effet que Staline ait précisément été philo-sémite.

Le "Pilori"

Pendant que j'y pense, encore deux choses. Genève Enchères a vendu sans problème avec le lot 106 une collection complète du «Pilori», le journal d'extrême-droite fondé à Genève dans les années 1920 par Georges Oltramare. La chose me semble d'ailleurs normale. C'est devenu de l'Histoire, et refaire l'Histoire équivaut à un révisionnisme. Et, à ce que je sache, les féministes n'ont pas hurlé aux loups à cause du tableau «Paysanne et militaires» (lot 457) d'Edouard Castres, réalisé à la fin du XIXe siècle. Le harcèlement sexuel m'apparaît pourtant ici évident... Cela dit, c'est de l'assez bonne peinture. Et l'indignation reste forcément une chose sélective.

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