Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève Enchères lance sa saison de printemps avec plus de 3000 lots en tous genres

Le "online" est ouvert. Il y aura plus tard des vacations à la criée. Reste à savoir si le public se verra admis dans la salle ou si tout se passera derrière les écrans.

Un découpage d'Anne Rosat.

Crédits: Anne Rosat, Genève Enchèrs 2021.

«On n’en finit pas de donner des rapports de condition», explique Olivier Fichot comme s’il était accablé par le sort. Normal! Les gens n’achètent pas «chat en poche», comme dans la pièce de Georges Feydeau. Ils estiment avoir le droit de savoir. Et comme beaucoup d’entre eux sont soit trop peureux, soit trop dépendants des conditions sanitaires, il font appel au service spécialisé de Genève Enchères. Allô, docteur bobo! N’y aurait-il pas ici une réparation, là une fêlure et ailleurs encore un petit manque? «L’an dernier, nous avions à pareille date répondu à 187 demandes. Cette année, au bout de quelques jours à peine, nous en arrivons à passé 250.»

La salle de ventes de la rue de Monthoux reprend donc du service. «C’est la première fois que nous dépassons les 3000 lots», explique l’un des employés, qui a sans doute dû se les coltiner. Je pense du coup au pauvre photographe, qui a mis en images tout cela, afin qu’il finisse sur le site. Un site d’un maniement plus aisé que celui d’un concurrent local, dont le nom ne se voit ici jamais prononcé (1). Une pluie de clichés que l’amateur peut faire défiler avant d’avaler son petit Algifor (2). Avec le désavantage afférent que tout se retrouve mis au même niveau, de la bague endiamantée au monumental buffet de style Empire. Pour avoir vu les choses se mettre en place, je peux vous dire que les œuvres produisent un tout effet «de visu». «Tout n’a pourtant pas encore trouvé son lieu définitif, que nous souhaitons le plus flatteur possible», déclare l’air inspiré Cyril Duval.

Trésors bibliophiles

Aucune grande collection faisant rêver dans cette accumulation qui se verra dispersée en direct les 27, 28 et 29 avril, les internautes pouvant déjà s’en donner à cœur joie depuis quelques jours. Il y a tout de même là des œuvres sur papier ayant appartenu à André Künzi, mort en 2005. Marquet, Picasso, Ben Nicholson… Mais Künzi, c’est loin! Le critique d’art travaillait à la «Gazette de Lausanne», un journal qui me semble remonter à la nuit des temps. Et puis de beaux livres, appartenant à «une famille collectionnant depuis 1920.» Tradition aujourd'hui interrompue... Trahison... «C’est la bonne surprise», reprend Olivier Fichot. «Même si nous sommes trop petits pour avoir des départements, nous aimons proposer de la bibliophilie une fois par an. Il y a là le contenu d’une chambre, avec des volumes aussi bien anciens que modernes.» Cerise sur ce gâteau, la amateurs trouveront ici dix reliures de Jean-Luc Honegger. Le «top» suisse contemporain dans le genre. Les vrais connaisseurs sont prêts à des bassesses pour que le Genevois consente à habiller de cuir, de chagrin et de vélin un ouvrage de leur bibliothèque.

Une reliure de Jean-Luc Honegger. Photo Genève Enchères 2021.

Autrement, il y a de tout. Côté peinture, le paysage normand de Bernard Buffet est déjà vendu. Reste encore à savoir combien. «En quelques heures les enchères virtuelles sont déjà montées à 70 000 francs.» D’une manière générale, les collectionneurs ont vite réagi. Certains tâtent ainsi le terrain, alors qu’il reste plus de deux semaines pour miser. «Ils voient tout de suite s’il y a d’autres personnes intéressées.» Viendra ensuite un creux. Puis le redémarrage en force peu avant la conclusion des offres possibles, surtout pour le «online-only». «Il ne s’agit pas forcément là de lots moins importants. Certains font d’ailleurs plus cher qu’au marteau», qu’Olivier manie pourtant avec virtuosité. Que voulez-vous? Les confinements ont mené bien des gens au repliement. On verra bien s’ils se déplieront dans ce que les plaisantins appellent «le monde d’après».

Une fontaine tout en argent

Une vente comme celle-ci abonde en choses à mon avis médiocres ou banales. Mais elle apporte aussi son lot d’extravagances. La plus folle est une fontaine ciselée vers 1900 à Milan. Près de 150 kilos d’argent. Le monstre, qui mesure deux mètres et demi de haut, se voit surmonté d’un aigle pesant à lui seul 27 kilos (estimation entre 120 000 et 150 000). Notez que dans le genre, supposé plaire à une clientèle du Golfe, il y a aussi rue de Monthoux un cabinet viennois créé vers 1880 avec un décor de 111 plaques émaillées. Des milliers d’heures de travail. Pas un millimètre de vide. Là, la prisée se situe entre 50 000 et 80 000. On verra bien... Pendant ce temps, une chaise Louis XV d’époque, élégante, raffinée, en bon état, ne devrait guère faire plus de 80 francs. «Le goût a évolué, d’une manière que je crains définitive.»

Que puis-je encore citer? Des grands paysages du Genevois De la Rive, comme en achetait la Banque Mirabaud avant quelle se reconvertisse dans le contemporain pointu. Un ravissant bouquet proche d’Ambrosius Bosschaert, mort en 1621. Mais pas de lui, hélas! «L’estimation basse se situe du coup à 10 000 francs, alors qu’elle eut été autrement d’un million.» J’ai encore noté une quantité de «poyas» d’Anne Rosat, la reine suisse du découpage qui va gentiment sur ses 86 ans. Une grande œuvre, cette fois abstraite, de l’Américain Roberto Longo. Des séries de dessins de l’Ivoirien Frédéric Bruly-Bouabré, un habitué des Biennales de Venise. Une suite de 36 gaufrages sur papier de Sol LeWitt. Une chaise longue de Ron Arad, sur laquelle j’hésiterais par prudence à poser mon arrière-train. Plus le reste. «Nous sommes contents», conclut Cyril Duval. «Il se trouve de bonnes choses dans chacune des cinq ventes à la criée». Un mot mot que j’aime bien. Dans «criée», il y a cri, et donc vie. L’ordinateur sent tout de même un peu la mort.

Visites possibles

Y aura-t-il au fait du public dans la salle? Là ni Olivier, ni Cyril, ni Bertrand de Marignac le troisième homme, n’en savent rien. Ils sont, comme tout le monde, suspendus à l’évolution de la pandémie, que les épidémiologues souhaitent la plus longue possible, et surtout aux déclarations de notre louvoyant Conseil Fédéral. Les visites sans rendez-vous sur place, avant les ventes, devraient de toute manière rester possible. «Nous prenons les précautions en comptant le nombre de gens. Il y a eu peu d’attentes sur le trottoir en décembre dernier.» Pour le reste, mystère. Mais la session aura de toute manière lieu. Il faut davantage se croiser les doigts pour les théâtres, les cinémas et les restaurants.

(1) Piguet-Hôtel de Ventes.
(2) Livré en pilules ou en gélules, l’Algifor soigne notamment le mal de tête.

Pratique

Genève Enchères, 38, rue de Monthoux, Genève. Tél. 022 710 04 04, site www.geneve-encheres.ch Exposition publique les 23, 24 et 25 avril. Ventes à la criée les 28, 29 et 30 avril. Joli catalogue pour les ventes à la criée. Le reste se passe exclusivement en ligne. Sauf la récupération des lots le 30 avril, le 1er et le 3 mai, bien sûr!

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