Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Genève a lancé hier ses Journées du Patrimoine. Je me suis posé quelques questions

La présentation a eu lieu au-dessus de la Chapelle des Macchabées, qui vaut la visite. Est-il cependant opportun de fêter alors que le patrimoine local subit de graves atteintes?

Le plafond de la Chapelle. La Salle capitulaire est juste au-dessus.

Crédits: DR

Bon. Je vous avoue tout. J'y suis allé pour la Salle capitulaire, nichée au haut de la Chapelle des Macchabées jouxtant la cathédrale. Un lieu secret, abandonné il y a quelques mois par les archéologues cantonaux, qui avaient moins ici leurs bureaux que leurs dépôts. Des collections aujourd'hui transportées à Versoix, ce qui crée un grand vide. Un espace suffisant large pour y tenir la conférence de presse des Journées du patrimoine, qui se dérouleront cette année les 14 et 15 septembre. Une semaine avant la France, donc.

Le lieu a été restauré, après que l'église a failli être démolie vers 1830, sur un projet mêlant (à la genevoise) les idées sages de l'architecte local Blavignac avec celles, nettement plus exubérantes, d'Eugène Viollet-le-Duc. Ce dernier prévoyait notamment une flèche, qui n'avait bien sûr jamais existé. L'homme a cependant réussi à introduire des tonalités fortes. Un élément en phase avec le thème de l'année. Il s'agit de traverser les siècles en gardant comme seule idée les «Couleurs». Un élément avec lequel Genève ne se voit guère associée. La grisaille calvinienne (ou calviniste) tient de l'antienne. Il y aura donc du jaune, du rouge, du vert ou du bleu dans toutes les visites prévues par les organisateurs, en tête desquels se trouvent à Genève Claire Delaloye Mogado et Valérie Müller. Je vous ai du reste déjà raconté tout cela au mois d'août. Le public ira du Grand Théâtre, restauré à prix d'or, jusqu'aux immeubles des Avanchets, que je trouve toujours aussi moches (1). Question de génération, sans doute. Les jeunes sont très «seventies». On a l'âge d'or que l'on peut.

Deuil ou pas deuil?

Je me posais aussi certaines questions avant ce moment annuel en général réservé à l'auto-célébration. Y a-t-il vraiment cette années de quoi fêter? Le sauvetage in extremis du cinéma Le Plaza n'est en rien l’œuvre de la Genève officielle. Cette dernière a au contraire tout fait pour tendre la main et aux promoteurs et aux démolisseurs. On vient de couper les arbres séculaires des Allières et d'abattre la magnifique Maison du Jeu de l'Arc. D'autre sites se retrouvent menacés dans l'indifférence des élus. N'aurait-il pas fallu annuler les Journées en signe de désapprobation? Pas pour les organisatrices! C'eut été, selon elles «punir deux fois le public». «Vous ne vouliez pas que nous présentions les visites avec un brassard noir?», m'a dit l'une d'elles. Eh bien si! Pourquoi pas? Ce serait mieux que de prétendre, comme je l'ai entendu sous les voûtes gothiques, que Contre l'enlaidissement de Genève fait mal son travail. Je suis d'ailleurs effrayé de constater que les amis du patrimoine demeurent si souvent ennemis entre eux.

Il y a donc eu plusieurs petits discours, à commencer par celui du conseiller d'Etat en charge du patrimoine Antonio Hodgers, dont la présence m'a un peu choqué. C'est quand même là le responsable des graves échecs récents en la matière. Autrement, on a eu les propos de Rémy Pagani, absent, mis dans la bouche de Pierre Latourvieille de Labrouhe. Le conseiller en conservation du patrimoine architectural n'a pas le verbe facile que l'on prête aux Français. Mais quand on discute ensuite avec lui, on se rend compte qu'il a mieux que cela. Des idées. Babina Chaillot Calame, qui vient de se voir nommée conservatrice cantonale des monuments, n'a en revanche pas pris la parole. Elle aurait pu le faire, vu qu'elle fut la cheville ouvrière de nombreuses Journées précédentes. Elle remplace une moitié (des missions) de Sabine Piguet Nemec, partie à la retraite, l'autre moitié étant désormais aux mains de Pierre Alain Girard. Souhaitons leur du coup de pouvoir mettre les bouchées doubles.

Pratique

Pour le reste, je vous renvoie à la brochure carrée ou au site www.venezvisiter.ch Les Journées se déroulent dans toute la Suisse les samedi 14 et dimanche 15 septembre. Je n'y serai pas. Pourtant, avec un thème comme «Couleurs», j'aurais dû être invité d'honneur.

(1) Tiens! J'ai appris à la Conférence de presse que le Casino Théâtre se verrait restauré. Il serait bon de le rétablir dans l'état précédant les désastreuses modifications des années 1970.

N.B. Je viens de constater qu'on avait planté des sarments à côté du Palais Eynard, à l'Athénée, pour montrer que Genève reste un canton viticole. C'est chou, non?


Réponse d'Antonio Hodgers

Suite à la parution de ce billet, Antonion Hodgers a souhaité réagir et a fait parvenir à la rédaction de Bilan le texte suivant.

Journalisme de Panurge

Le billet de M. Dumont sur le lancement de l'édition 2019 des journées du patrimoine m'oblige à réagir. L'auteur a choisi de personnifier la politique du patrimoine en me visant, d'une part, et en jetant le discrédit sur les collaborateurs et collaboratrices de l'office concerné, d’autre part. A rechercher un bouc-émissaire, M. Dumont occulte volontairement des faits que son statut de journaliste aurait pourtant dû le pousser à révéler. Les Allières? Le conseil municipal a voté à l'unanimité le projet incluant l’abattage d’un tiers des arbres. Le Plaza? Suite aux décisions de justice autorisant sa démolition, j’ai été au cœur de démarches discrètes mais efficaces permettant son sauvetage, comme l'a mentionné le vendeur. Pourquoi omettre sciemment les 98 objets et sites qui ont fait l'objet d'une mesure de protection depuis 2013? Pourquoi ne pas mentionner que j’ai lancé le recensement architectural du canton pour placer le patrimoine en amont de l’urbanisme? Pourquoi ne pas citer le cas de la maison Ferrier, à Chêne-Bougeries, intégrée dans le projet urbain et depuis inscrite l'inventaire. Ou encore la gare de Chêne-Bourg qui a été déplacée pour faire place au projet de CEVA? Et enfin, le cas de la Villa Brolliet à Onex où une solution a été trouvée pour la maintenir. Pourquoi Etienne Dumont occulte tout cela? Parce que surfant sur une émotion légitime de voir partir certains morceaux de notre patrimoine bâti et naturel, il s’adonne au journalisme de Panurge ; celui qui se réduit aux jugements à l’emporte-pièce et aux slogans tenant sur 140 signes. Le billet de M. Dumont, c’est Trump et Bolsorano faits critiques d’art. Je pense que notre patrimoine mérite un plus haut niveau d’échange et d’argumentation.

Antonio Hodgers


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