Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Gallimard réédite "L'oeil du quattrocento" de Michael Baxandall. Eclairant!

L'ouvrage est sorti en 1972. Il a été traduit treize ans plus tard. L'auteur montre que toute la peinture du XVe siècle italien a été conditionnée par le milieu ambiant.

"Saint Pierre et saint Paul apparaissant à saint Dominique" de Fra Angelico. L'image choisie pour la couverture.

Crédits: RMN

L’histoire de l’art a ses bibles. Ses références. Certains auteurs célèbres me semblent n’avoir existé que pour punir par leur lecture des générations d’étudiants. Je vous recommande ainsi comme soporifiques Ernst Gombrich (1909-2001), Aloïs Riegel (1959-1905) ou Erwin Panofsky (1892-1968). Des gens HYPER-IMPORTANTS, dont la lecture à petites doses m’a fait penser à l’huile de foie de morue de mon enfance. Et puis il existe ce que je considère comme des auteurs passionnants. Ces gens lévitent moins au milieu des idées abstraites. Francis Haskell, Federico Zeri ou Daniel Arasse en font partie. Avec eux, il y a au moins des œuvres. Un corpus que les penseurs tendent à évacuer à la manière de chose finalement secondaire.

Parmi les grands auteurs du XXe siècle figure bien sûr Michael Baxandall, dont Tel de Gallimard vient de rééditer «L’œil du quattrocento». Autrement dit du XVe siècle italien. L’ouvrage date de 1972. La première version française a paru treize ans plus tard. Elle était devenue introuvable, du moins en version papier. Sa genèse apparaît cependant bien plus lointaine. Ainsi que le rappelle l’auteur dans sa préface, «cet essai est l’aboutissement d’un certain nombre de cours donnés à la faculté d’histoire de l’université de Londres.» Autant dire que des étudiants ont servi de cobayes. Mais leur capacité à poser des questions a, du moins je l’espère, pu infléchir le professeur en charge. Mais monsieur, dites-nous pourquoi…

Satisfaire des commandes

Quand Baxandall parle d’essai, il aurait pu mettre le mot au pluriel. Illustré dans cette édition bon marché au milieu par un cahier de planches en couleurs, l’ouvrage se compose en réalité de trois gros textes. Celui qui donne son nom à l’ensemble se trouve pris entre «Les conditions du marché» et «Tableaux et catégories». Les premières pages demeurent pour moi les plus novatrices. Il n’était pas encore évident, dans les années 1950 ou 1960, que toute la production artistique du «quattrocento», ou presque, ait été déterminée par des commandes. Les artistes-artisans satisfaisaient ces désirs de leur mieux. Les ordres allaient d’une iconographie particulière à l’utilisation de matériaux précis. Un bleu plus ou moins cher, par exemple. Il y avait aussi des délais de livraison. Au fur et à mesure que le siècle avance, le commanditaire a cependant tenu à s’offrir le talent de celui qui travaillait pour lui. Un talent devenu célèbre.

Michael Baxandall. Photo DR.

«L’œil du quattrocento» correspond à d’autres besoins sociaux. L’époque de la première Renaissance est liée à l’essor des mathématiques et de la géométrie. Nous sommes à Florence dans un monde de banquiers et de marchands. Des gens dotés par besoin matériel de solides connaissances. Des hommes (et quelquefois des femmes) à même d’admirer les subtils effets de perspective alors mis au point par les peintres. L’art de ce siècle s’adressait à des connaisseurs par ailleurs férus de théologie. La lecture d’un tableau de l’époque, qui devient si difficile à nos jeunes contemporains, apparaissait pour eux immédiate. Ils maniaient avec aisance tout un langage, théologique (ou allégorique), dont les codes se perdent peu à peu. Savante, leur piété se distinguait ainsi de la foi populaire.

La "réception"

Le dernier chapitre («Tableaux et catégories») s’intéresse à la manière dont le public instruit percevait les œuvres nouvelles. On parle aujourd’hui de «réception». Baxandall se voit ici amené à citer beaucoup de textes de l’époque, avec leurs valeurs de jugement. Plusieurs artistes comme Masaccio, Filippo Lippi, Perugino ou Botticelli se voient ainsi remis dans leur contexte originel. On les admirait souvent à l’époque pour des qualités nous échappant aujourd’hui. Qu’est-ce exactement que le «gratioso», l’«ornato» ou le «vezzozo»? Ils se révélaient en plus propres à certains créateurs. La science du raccourci valait pour Andrea del Castagno. Le «devoto» allait bien sûr avant tout à Fra Angelico. On notera tout de même que le palmarès des grands noms reste pour nous sensiblement le même que pour les hommes de l’an 1490, même si ce n’est pas pour les mêmes raisons.

Tout cela se voit expliqué de manière plutôt simple, même si certaines pages se révèlent tout de même assez trapues. Nous sommes dans le monde anglo-saxon, où le verbiage reste (heureusement) mal vu. L’ouvrage aide réellement à voir, même si nous ne sommes plus des hommes et des femmes du XVe siècle. L’environnement intellectuel et physique nous manque. Chaque époque rajeunit ses cadres, y compris pour les tableaux!

Pratique

«L’œil du quattrocento, L’usage de la peinture dans l’Italie de la Renaissance» de Michael Baxandall, traduit par Yvette Delsaut, chez Tel Gallimard, 212 pages.

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