Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Gallimard ressort les chroniques de cinéma signées par François Truffaut

Bernard Bastide a regroupé des critiques parues dans "Arts" ou "Les Cahiers du Cinéma" entre 1954 et 1958. Le futur réalisateur y avait la dent dure.

Tournage à Nice de "La nuit américaine" en 1973, dont Truffaut jouait aussi le rôle principal.

Crédits: Pierre Zucca, AFP

Les textes sont souvent cités. Souvent tronqués, du reste. Ils demeuraient peu accessibles dans leur version intégrale. Les années 1950 c'est loin, surtout quand il s'agit de retrouver des journaux dont certains ont depuis longtemps cessé depuis de paraître. Bernard Bastide vient ainsi de réunir les chroniques publiées entre 1954 et 1958 par François Truffaut sous divers pseudonymes (1) dans «Arts», qui a disparu en 1966, ou dans «Les Cahiers au cinéma», aujourd'hui encore en kiosques en dépit d'un parcours chaotique. Entre le mensuel actuel, dont l'impact me semble mesuré, et l'insolente revue à la couverture jaune soleil d'il y a soixante ans, dont tout le monde parlait, il y a un abîme. Le temps de la cinéphilie est passé, même s'il existe, à ce qu'il paraît, une petite relève chez les jeunes. Voilà qui donnera du sang neuf au public des cinémathèques, qui risquaient de finir par ressembler à celui des réfectoires d'EMS.

Quand François Truffaut donne ses premiers textes en 1954, après s'être fait les griffes à «Cinémonde», il a 22 ans. Son enfance a été catastrophique. Reconnu par celui qui avait épousé sa mère, il restait le bâtard qu'il fallait élever, alors que le fils légitime, venu plus tard au couple, était mort bébé. Truffaut aurait sans doute mal tourné dans l'immédiat après-guerre s'il n'avait pas rencontré André et Janine Bazin, le premier devenant son mentor. L'énorme livre des articles compilés par Bernard Bastide se termine du reste symptomatiquement sur la nécrologie écrite par le futur réalisateur après la mort subite d'André en 1958. Une époque se terminait. Truffaut allait de toute manière mettre sa machine à écrire au placard. Lors de la disparition de ce père adoptif, il préparait son premier court-métrage, «Les Mistons», qu'allait vite suivre le long. En partie autobiographique, «Les 400 coups» devait connaître un phénoménal succès public en 1959.

Coups de gueule

Il y a donc un «avant» chez le cinéaste coté. Certains aînés se rappellent du reste Truffaut et ses coups de gueule, en particulier contre le cinéma français. Il le trouvait amidonné et plat, au moment où la fréquentation commençait à décroître (2). Emergeait parfois de ces cris, en réédition isolée, le pamphlet le plus virulent du lot. «Où en est le cinéma français?» était sorti dans «Arts», en mars 1954. «Une certaine tendance du cinéma français» avait suivi. Le critique s'y attaquait à ce qui se voyait officiellement considéré comme des «films de qualité». Truffaut vomissait sur leur côté littéraire affadi («Le Rouge et le Noir» de Stendhal adapté par Claude Autant-Lara devenait pour lui «Le Rose et le Gris»), le jeu stéréotypé des acteurs, l'aspect artificiel dû au tournage en studio. Comme toujours, les mauvaises critiques avaient davantage d'impact que le bonnes. Car notre homme défendait aussi avec force Robert Bresson, Max Ophuls, et surtout Jean Renoir. Michel Aubriant, un monsieur bien oublié, voyait du coup en Truffaut «l'homme le plu haï de Paris» (2)

Jean Gabin et Maria Félix dans "French Cancan" de Jean Renoir. Photo DR.

Si ces opinions "anti-nationales" se voient depuis longtemps citées dans les histoires du cinéma, c'est un plaisir que de découvrir par ailleurs les chroniques écrites par Truffaut sur le cinéma américain. Avant de bifurquer après 1968 sur le structuralisme et le gauchisme, «Le Cahiers du Cinéma» ont marqué la tardive reconnaissance de la production hollywoodienne en tant qu'art. Les meilleurs cinéastes autochtones, ou émigrés en Amérique, n'étaient plus les simples employés des grandes compagnies. Ils formaient pour les «Cahiers» de véritables auteurs, de Fritz Lang à Alfred Hitchcock en passant par Joseph L. Mankiewicz. Mieux encore! Les séries B, voire C pouvaient donner lieu à de petits bijoux, tant la qualité technique et le talent des scénaristes semblaient généraux en Californie. Un chose absente à Paris. Les long-métrages sans ambitions se révélaient ici de sombres nanars, dont Truffaut espérait la fin dernière. Il suffit de regarder les actuels programme des salles, «Tuche» ou autres, pour voir qu'il n'en est toujours rien.

Détecter ce qui est important

La lecture est longue mais roborative. Il y a des excès, bien sûr. Des partis-pris. Quelques copinages aussi, le temps de la Nouvelle Vague approchant. Mais tout apparaît bien pensé et bien dit, même si les textes tapés sur l'Underwood sentent parfois l'urgence. Reste à savoir si l'histoire a confirmé, ou non, les jugement souvent péremptoire du cinéaste en devenir. La réponse est en général oui, même si tout reste bien sûr affaire d'opinion personnelle. De «French Cancan» de Renoir à «Lola Montes» de Max Ophuls en passant par «La comtesse aux pieds nus» de Mankiewicz ou aux «Amants» de Louis Malle, Truffaut a su détecter ce qui était important, même si l'accueil du public et de ses confrères critiques s'était montré plus réservé. Voire franchement hostile.

Martine Carol en "Lola Montes", le film de Max Ophuls. Photo DR.

Cela dit, Truffaut s'est sans doute montré trop dur pour certains auteurs français, même s'il a admis ce qu'il pouvait y avait de bon chez un Autant-Lara et chez Sacha Guitry. La chose gêne un brin quand on connaît la suite. Le réalisateur est mort en 1984, à 52 ans. Il a beaucoup tourné. Bien sûr, il y a «Le dernier métro» ou «Jules et Jim». Mais il demeure permis de se demander si, une fois brouillé avec Jean-Luc Godard qui continuait de jouer aux enfants terribles, Truffaut n'a pas sombré lui aussi dans la «qualité française». Il a donné des adaptations littéraires. Il s'est égaré dans le films à costumes. «L'Histoire d'Adèle H», «La chambre verte», «Domicile conjugal» et j'en passe, c'est tout de même la version modernisée du Jean Delannoy, de l'Henri Decoin ou de l'Yves Allégret qu'il vilipendait dix ou vingt ans auparavant. Y aurait-il eu là de l'«ôte toi de là que je m'y mette»? Ou s'agit-il d'une tendance innée au classicisme? Difficile de répondre. Certains titres mineurs de Truffaut, à l'heure où les cinéma ferment, où les TV limitent les rediffusions et où tout n'existe pas en cassettes, ont disparu des rayons. Où a passé, par exemple, le sketch donné en 1962 pour «L'amour à 20 ans»?

(1) Ce n'était pas pour des raisons d'anonymat mais afin d'augmenter le nombre des signatures.
(2) Il y avait 420 millions d'entrées en 1947, 372 millions en 1951, et la télévision n'y était encore pour rien.
(3) Quand je pense que je n'ai même pas réussi à devenir «l'homme le plus haï de Genève»...

Pratique

«Chroniques d'Arts Spectacles» de François Truffaut, textes réunis et présentés par Bernard Bastide aux Editions Gallimard, 524 pages.

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