Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Frédéric Pajak vient de sortir le huitième volume de son "Manifeste incertain"

L'écrivain et dessinateur navigue cette fois entre la Suisse et la Chine. Les divers récits mélangent l'autobiographie supposée et les vies de Paul Léautaud ou d'Ernest Renan. Une réussite.

La couverture du livre.

Crédits: Editions Noir sur blanc, 2019.

C'est la fin août. Depuis 2012, la saison correspond à la sortie d'un nouveau tome du «Manifeste incertain». Frédéric Pajak a beau garder des élans anarchistes, il produit avec une régularité de métronome. Un peu comme Amélie Nothomb, mais avec du contenu. L'actuelle livraison, qui suit celle de l'an dernier centrée autour d'Emily Dickinson et de Marina Tsvetaieva, apparaît même singulièrement riche. S'y bousculent, autour de plusieurs «je» sans doute en bonne partie fictifs, deux figures moins emblématiques que ces dames. Ernest Renan (1823-1892) et Paul Léautaud (1872-1956) ne sont pas franchement oubliés. Mais il s'agit là d'auteurs aujourd'hui connus des seuls amateurs de littérature. Rien à voir avec le Vincent Van Gogh qui faisait en 2017 l'objet du tome 5!

Comme dans les meilleurs volumes de cette série, qui en arrive aujourd'hui au numéro 8, c'est Pajak lui-même qui fait office de lien entre les sujets, très éloignés les uns des autres dans l'espace et le temps. L'homme s'en empare. Il les malaxe. Sans rien inventer, il en garde ce qui lui convient. De Renan, il ne traite que le passage raté au séminaire, qui se termine avec son départ sans soutane dans Paris. «Le renégat de Saint-Sulpice» ne sera jamais prêtre, même s'il écrira en 1863 une «Vie de Jésus». Paul Léautaud se résume à son portrait esquissé par Matisse. Un jeu de cache cache (ou de chat et la souris) entre l'homme qui aimait les chats et le grand peintre français. Pajak s'étend cependant en prime ici sur les rapports de l'écrivain avec sa mère naturelle. Une comédienne qui l'a eu hors mariage à 20 ans, avant d'épouser très bourgeoisement à Genève un Oltramare...

Une humeur vagabonde

Le reste du temps, ou plutôt des pages, Frédéric Pajak a l'humeur vagabonde. Au propre comme au figuré. Il fait passer son lecteur de la Suisse à la Chine. Une Chine vue par ailleurs à différentes époques. La partie vaudoise, qui ouvre le livre, a tout du roman. Le double de l'auteur y épouse la fille d'un margoulin de l'immobilier. Un homme qui aura passé sa vie à enlaidir la ville ou il vit. Un être étrange, à part cela. Adepte de la magie la plus sombre. D'où un sentiment de profond malaise qui finira par disparaître à sa mort. L'illustration aide comme toujours dans les «Manifestes» beaucoup au climat. L'habitué retrouvera les dessins presque carrés tracés à la plume, où le noir et le blanc ne laissent place à aucune nuance de gris. Notons que l'épisode chinois quitte un peu le style graphique habituel de l'auteur. Il se situe entre la calligraphie et l'abstraction. Comme dans le pays même, le spectateur n'a ici pas grand chose à quoi se raccrocher.

Frédéric Pajak. Photo "24 Heures".

Difficile d'en dire davantage sans déflorer l'ouvrage. Un ouvrage tout en voies de traverse et en circonvolutions qui fait partie des meilleurs de la série (1). Ce n'est sans doute pas le plus personnel, celui où l'auteur met le plus de son vrai «moi», mais c'est le moins intellectuel. Le moins cérébral. Le lecteur n'a qu'à se laisser aller. Il trouvera bien sa porte de sortie après avoir terminé «Stella». Un récit de montagne flirtant avec le fantastique. Avec muette, ce qui se révèle toujours très parlant. Quelque chose de finalement proche d'une certaine littérature helvétique. Je ne dirai pas Ramuz. On le cite trop souvent. Mais pourtant, il y a là tout de même quelque chose du Vaudois.

(1) Le tome 3 a reçu un Prix Médicis en 2014.

Pratique

«Manifeste incertain 8, Cartographie du souvenir», de Frédéric Pajak, aux Editions Noir sur Blanc, 288 pages.

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