Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Frédéric Pajak termine son "Manifeste incertain" avec Fernando Pessoa... et l'auteur

Comme toujours, l'écrivain apparaît lui-même dans cette grande saga traversant le XXe siècle. Il y a aussi les habituels dessins en noir et blanc, souvent exécutés d'après photographies.

Pessoa à Lisbonne.

Crédits: Frédéric Pajak. Image tirée du livre.

Beethoven s’était arrêté à la «Neuvième». Il s’agissait ici de symphonies. Frédéric Pajak pose sa plume après le neuvième. Nous parlons ici de livres. L’auteur et dessinateur avait dès le départ annoncé la couleur, même si ses ouvrages restent en noir et blanc. Son «Manifeste incertain» devait comprendre neuf volumes, publiés à raison d’un par an. L’homme a tenu bon la barre, avec un succès public grandissant. Ses lecteurs ont vite pris l’habitude de ces récits, où la biographie se mariait à l’autofiction. Même s’il nous parlait de Walter Benjamin, de Vincent van Gogh ou de l’infréquentable Alfred de Gobineau, le personnage principal n’en restait pas moins un certain Frédéric Pajak, portraituré en orphelin (de père) renfermé, puis en adolescent baroudeur.

Il faut dire que l’écrivain français, né en 1955 à Suresnes, aime à juxtaposer dans son texte des personnages que tout apparemment oppose. Il y a chez lui des figures tonitruantes, au destin si possible malheureux, et des êtres au bord de la non-existence. Un cas emblématique était présenté dans le tome VII, où la recluse volontaire Emily Dickinson rencontrait l’errante Marina Tsvetaieva. Les deux poétesses, l’une Américaine l’autre Russe, se retrouvaient sans cesse opposées, même si elles ne se regardaient pas en chien(ne)s de faïence. Elles faisaient partie, comme bien d’autres, d’une saga largement illustrée où l’auteur se révélait volontiers acteur. Les «manifestes incertains» ressemblent du coup à des morceaux de musique, où le compositeur joue à fond la carte de la polyphonie. Le récit s’amorce, avant de se disloquer. Les différentes époques et des lieux divers finissent par se télescoper. A la limite ce sont les images, dessinées à l’encre par Frédéric Pajak (souvent d’après photos), qui confèrent au tout sa cohérence. Tout le monde se retrouve à égalité, comme pour un portrait de famille, dans des illustrations d’où les nuances de gris restent soigneusement absentes.

Une existence évanescente

De qui est-il question ici, à part de Frédéric Pajak jeune? De Fernando Pessoa (1888-1935), dont la biographie pourrait tenir en quelques lignes. A part un début en Afrique du Sud, à Durban avec sa mère, il ne lui est strictement rien arrivé dans sa courte existence portugaise. Petit employé et grand poète, l’homme n’a presque rien publié de son vivant. Il a laissé à son décès dans une malle des manuscrits, un peu comme on jette une bouteille à la mer. Ces feuillets auraient pu mal finir, victimes de l’indifférence ou de l’inattention. Il aura fallu un hasard pour qu’ils se retrouvent sous forme de livres, et un autre pour que ceux-ci fassent de leur auteur l’écrivain national par excellence. Vaguement connu de son vivant, l’homme est ainsi devenu la référence absolue, citée même par ceux qui ne l’ont jamais lu.

Fernando Pessoa. Frédéric Pajak. Image tirée du livre.

Difficile de distinguer ce dernier volume de ceux qui précèdent. Le lecteur retrouvera le goût de Pajak pour les échecs apparents. Les perdants magnifiques. Les victimes de l’histoire, qui s’écrit sans eux ou alors contre eux. Il y a aussi le sens d’un passé plus ou moins lointain, le «Manifeste incertain» ne remontant guère au-delà de la fin du XIXe siècle. Il engendre une vision plutôt triste de la vie, traversée comme une épreuve. Frédéric Pajak fait aussi à chaque fois preuve d’une admiration sans bornes pour la littérature. Un littérature sérieuse et difficile. Il y a enfin un certain ego (voire un ego certain) dans la mesure où Pajak se confronte sans cesse à des monuments intellectuels et artistiques.

Gerbe liée

Ce dernier tome est-il le meilleur, ou le mieux construit? Plus épais que les autres, il possède le mérite de lier la gerbe, avec comme il se doit un "épilogue". Christique, en plus! Frédéric Pajak retombe sur ses pieds sans avoir lassé. Mais un dixième tome ne s’imposait pas. Il faut savoir conclure, même si l’on reste par définition dans l’incertain…

Pratique

«Manifeste incertain», de Frédéric Pajak, aux Editions Noir du blanc, 352 pages

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