Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Frédéric Pajak entre dessin politique et dessin poétique à Vevey

L'écrivain et artiste a fait son miel au Musée Jenisch en butinant dans les collections graphique du XVIe siècle à nos jours.

"L'anarchiste", une gravure sur bois des débuts de Félix Vallotton.

Crédits: Musée d'art et d'histoire, Genève

C'est la troisième grosse exposition de l'année dans un musée ne possédant toujours ni tête (1), ni conservateurs. Au Jenisch, tout fonctionne (par ailleurs bien) avec trois aides-conservatrices. La chose suppose cependant des commissaires extérieurs. Notons que l'actuel «Dessin politique, Dessin poétique» résulte d'une commande déjà ancienne. Julie Enckell Julliard, alors directrice de l'institution, en avait fait la proposition en 2017 à Frédéric Pajak. Un monsieur bien connu ici, et même ailleurs. On garde à l'esprit ses sept volumes truffés d'illustrations de son «Manifeste incertain», une série qui suit son cours. Le septième tome vient de paraître. Je vous en ai parlé. L'homme dirige par ailleurs «Les cahiers dessinés». Il expose enfin ses œuvres résolument noires et blanches dans des galeries

Pour l'écrivain, l'actuelle présentation concrétise une idée de longue date. «Il y a déjà dix ou quinze ans, en regardant un documentaire sur Otto Dix pendant la Première Guerre mondiale, j'ai été saisi par la manière dont l'artiste allemand avait perçu le genre humain dans sa réalité.» Silence. «Plus tard, sous le nazisme, l'homme s'est vu interdire de montrer ses œuvres», poursuit Frédéric Pajak. «Contrairement à beaucoup d'autres, il n'a pas émigré, se réfugiant à la campagne près de Constance. Là, il s'est mis à peindre pour lui des paysages. J'ai été frappé par le fait qu'on puisse ainsi passer des visions d'horreur à une sorte d'apaisement dans la nature.»

Une gestion complexe

Pas de paysages de Dix dans l'actuel accrochage! Il s'agit de peintures. Et le musée, comme vient de le rappeler la mise au concours du poste de directeur, s'axe sur le papier dessiné ou gravé. «La manifestation n'en comporte pas moins de 271 pièces de 83 artistes allant de la seconde moitié du XVIe siècle à aujourd'hui», rappelle Emmanuelle Neukomm, qui a mené le projet à bien sur le plan pratique. Si le but était en partie de montrer les richesses du Jenisch, «qui détient 10 000 dessins et environ 35 000 estampes», il n'en a pas moins fallu emprunter. «Les Musées d'art et d'histoire de Genève nous ayant accordés à eux seuls 35 feuilles.» «Dessin politique, Dessin poétique» a du coup nécessité des apports de 40 prêteurs. Une gestion complexe, avec quelques angoisses. Ne riez pas! Les œuvre de Sempé sur Mai 1968, au trait subtil et à l'humour mordant, ont failli ne pas passer la frontière. Trésor national! Il eut fallu un permis spécial pour faire venir de France ces réalisations ayant plus de 50 ans d'âge. Tout s'est arrangé quand Sempé a promis, juré, craché qu'il les avait exécutées fin 1968. Leur présence était sauvée. Vive la France et son administration!

Mais revenons au propos de la manifestation. «Quand j'ai reçu mon invitation, j'ai tout de suite pensé à associer dessins politiques et paysages», reprend Frédéric Pajak. «Ces deux activités antithétiques se retrouvent souvent chez les mêmes gens. Nous avons ainsi une vue insolite de George Grosz et des visions de la nature par Topor ou Mix & Remix. Pour certains, il s'agit d'une activité parallèle bien connue, comme pour Félix Vallotton dont nous montrons une gravure de montagne à côté de son image de «L'anarchiste». Pour d'autres, il faut voir là à tous les sens du terme un jardin secret.» Le commissaire est parti un peu à l'aventure. «Je savais dès le départ que les salles d'exposition ne suffiraient pas à contenir tous les possibles. Il y avait des artistes auxquels je tenais, bien sûr. Il me fallait par exemple Goya, dont la vision terrible reste si actuelle. Mais je devais aussi me garder une certaine marge de liberté et accepter des impossibilités de prêts.»

Haro sur le dessin de presse

Frédéric Pajak tient cependant à garder une chose claire. Le dessin politique n'a rien à voir, ou presque, avec celui dit «de presse». L'écrivain n'apprécie pas le trait de ce dernier, souvent schématique et répétitif. Il en dénonce le caractère éphémère. «Il n'en reste rien au bout de quelques jours.» Le dessin de presse constitue pour lui  un produit de consommation. On pourrait ajouter qu'il se voit par ailleurs bien servi dans le canton de Vaud. Ne dispose-t-il pas d'un lieu pour lui tout seul à Morges? Cela dit, certains transcendent cette immédiateté. Outre Sempé, le visiteur du Jenisch retrouve Alexandre Théophile Steinlen, avec des sujets inspirés par la Guerre de 1914. Martial Leiter, qui a récemment donné des paysages vaporeux bien différents de ses œuvres austères faites de traits croisés. Siné enfin, dont le commissaire a pu visiter les archives. Cela dit, il faut pouvoir tenir à côté des gueux de Rembrandt et des miséreux de Jacques Callot!

Il reste toujours difficile de comprendre pourquoi certains se sont vus éliminés, comme Frantisek Kupka dont les Parisiens ont récemment pu découvrir les satires d'une incroyable méchanceté. Ou pour quel motif le paysagiste a été préféré à l'homme dénonçant les malheurs du temps. C'est le cas avec Wolfgang Adam Töpffer, dont on connaît les indignations face à la Genève réactionnaire de la Restauration. Mais une fois encore, il fallait opérer des choix. Ceux-ci vont souvent dans le sens d'une promotion, ou d'une réhabilitation. «J'ai été frappé par les arbres gravés par Alexis Forel, un artiste qui ne demeurait pour moi qu'un nom.» Il y a aussi un goût personnel, difficile à effacer. Nombre de paysagistes rappellent au Jenisch l'Atelier de Saint-Prex, d'Edmond Quinche à Albert-Edgar Yersin. Ces intemporels peuvent prendre la suite de Calame, de Hodler ou de Chiffart. Le choc n'en apparaît que plus cruel quand le visiteur se trouve face à Zoran Music et ses morts des camps ou aux dénonciations précoces du nazisme par Wily Guggenheim, dit Varlin. «Un Suisse scandaleusement méconnu, alors qu'il me semble très important.»

(1) On parle en privé d'une nomination pour février ou mars 2019.

Pratique

«Dessins politiques, Dessins poétiques», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 24 février 2019. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. Enorme catalogue, 335 pages, paru au Cahier dessiné.

Photo: "'L'anarchiste" de Félix Vallotton.

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