Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Frédéric Elsig exhume Antoine de Lonhy, actif de la Bourgogne à la Catalogne vers 1460

La série sur les peintres oubliés des XVe et XVIe siècles français se poursuit avec ce nouvel ouvrage érudit, mais facile à lire. "C'est passionnant de voir la polyvalence et l'itinérance des hommes du XVe siècle."

Le retable de Miralles, vers 1461-1462, qui se trouve aujourd'hui au Musée de Barcelone.

Crédits: DR

Si l'on se lance dans une longue entreprise, mieux vaut qu'il y ait du suivi. Celui-ci s'exprime le mieux par une périodicité respectée. Ainsi en va-t-il pour la série de colloques, dont les textes se voient publiés dans les mois qui suivent, tournant autour du thème de «Peindre en France au XVIe siècle». Je vous ai parlé plusieurs fois de ces réunions regroupant des spécialistes internationaux à l'Université de Genève. C'est elle qui en a pris l'initiative en 2010. Frédéric Elsig était la personne idoine pour mener de telles entreprises à bien. Le Valaisan a énormément planché sur le sujet, tirant de l'ombre œuvres et artistes. Il faut dire que la Renaissance française se voit rarement étudiée en matière de peinture hors du milieu bellifontain (ou de l'école de Fontainebleau, si vous préférez). Elle ne jouit pas du prestige de la production germanique, et surtout italienne de la même époque. Le niveau, n'en déplaise à Frédéric Elsig, n'est d'ailleurs pas tout à fait le même.

Pour le moment, nous attendons les actes de «Peindre à Bourges aux XVe et aux XVIe siècles». «Ils devraient paraître en mars, comme toujours chez Silvana Editoriale», explique le professeur de notre Alma Mater, qui forme la cheville ouvrière du cycle avec Carmen Decu Teodorescu. «Il y aura tout de suite après «Peindre à Avignon aux XVe et au XVIe siècles, prévu les 26 et 27 avril.» Pourquoi jumeler maintenant deux siècles, au fait? «Parce que nous conservons pour certaines périodes trop peu d’œuvres dans les cités envisagées. Je pense notamment à Lyon pour le XVIe siècle. Quand on possède trois panneaux d'un artiste identifié, ou nommé par convention «maître de ceci ou de cela», il faut ici s'estimer content.» Avignon reste avant tout riche par son XVe siècle, moment où les papes s'y trouvaient encore. «Mais là, il faudra revoir des attributions un peu hâtives à la lueur des connaissances actuelles.»

Artistes méconnus

Une collection indépendante, assumée elle aussi par Silvana Editoriale, est venue s'intercaler l'an dernier entre ces ouvrages collectifs que restent des actes. Il s'agit de monographies consacrées à des artistes méconnus. «Nous nous limiterons aux créateurs des XVe et XVIe. Pour la suite, il existe déjà des publications érudites, comme celles proposées depuis trois décennies à Paris par Arthéna.» Je vous avais parlé il y a quelques mois du «Grégoire Guérard» de Frédéric. Il y a aujourd'hui du même un «Antoine de Lonhy». Le texte liminaire se voit suivi d'un catalogue raisonné ne comportant pas moins de 47 numéros. «C'est considérable pour un artiste de cette époque dans les régions que Lonhy a traversées C'était un peintre itinérant, que n'assistait sans doute aucun atelier.» Il faut dire que notre homme créait tous azimuts. «Il a donné des miniatures, des cartons de vitraux, des modèles de broderies et même un peu de sculpture.» Hors des grands centres, un artiste devait savoir tout faire, à l'intention d'une clientèle locale.

Mais par où a donc passé Antoine de Lonhy, qui a dû naître vers 1420 et dont la trace se perd dans les années 1480? «Il a commencé par travailler en Bourgogne. Puis il est descendu dans le Languedoc, avec un pied à Barcelone. Sa carrière se termine dans le Piémont.» Une région provinciale, mal rattachée à l'Italie renaissante. Il existe peu de documents concernant l'homme, longtemps demeuré le Maître de la Trinité de Turin. Un nom de convention créé par Charles Sterling en 1972. «Et peu d'espoir de découvrir de nouveaux textes.» Aucune œuvre signée, bien sûr. Pas de datation non plus. «Nous disposons en revanche de deux créations attestées par des sources archivistiques, dont un vitrail se trouvant à Santa Maria del Mar de Barcelone.»

Le "connoisseurship"

Le reste a été regroupé grâce à ce que l'on nomme, d'un terme anglais, le «connoissoirship». Un mélange de savoir, d’œil, de mémoire et d'intuition. Quelque chose par conséquent d'anti-académique. «Du reste le «connossoirship»tend à disparaître des facultés comme peu scientifique. On enseigne aujourd'hui volontiers une histoire de l'art sans histoire de l'art.» Frédéric Elsig s'en explique. «L'université actuelle préfère d'autres grilles de lecture comme l'économie, la sociologie ou l'iconographie.» Pour les périodes aussi anciennes, rien de remplace pourtant le contact direct avec les œuvres, quel que soit leur support. «Ce qu'il y a des passionnant chez Jean de Lohny, comme chez bien d'autres créateurs de son temps, c'est l'itinérance d'un pays à l'autre et la polyvalence.» Dans sa préface, Frédéric Elsig explique du reste comment l'historiographie a passé d'une résurrection d'artistes anciens dans des perspectives nationalistes, ou régionalistes, à une vision supranationale. La palme de la bougeotte doit être donnée à Michael Sittow qui, né en Estonie, a œuvré jusqu'en Castille.

Le livre sur Antoine de Lonhy, qui se concentre sur des faits avérés ou supposés, devrait se voir suivi d'une nouvelle monographie fin 2019. Entre-temps, il y aura un autre ouvrage de Frédéric Elsig. «Connossoirship et histoire de l'art» se présentera comme une méthode. Un manuel. «Je ne dis pas qu'il s'agit là d'un don, même si certaines personnes se révèlent plus brillantes que d'autres. Un œil, cela s'exerce. La mémoire, cela se travaille.» Cette façon de voir porte-t-elle ses fruits chez les élèves de Frédéric à l'Université de Genève? Apparemment oui. «Camille Larraz vient d'identifier l'auteur d'un tableau anonyme du Metropolitan Museum de New York, vu sur le site du musée. Il s'agit d'un portrait du Maître de Dinteville, que l'on identifie aujourd'hui avec Bartholomeus Pons. Elle a publié un article. Le Met lui donne raison.» Sorti des réserves, les tableau doit aujourd’hui se voir restaurer avant d'aboutir, si tout va bien, dans une salle.

Pratique

«Antoine de Lonhy», de Frédéric Elsig chez Silvana Editoriale, 137 pages. Colloque sur «Peindre à Avignon aux XVe et XVIe siècles» à l'Université de Genève les 26 et 27 avril.

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