Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Frédéric Beigbeder tord le cou dans un livre au monde la dérision universelle

"L'homme qui pleurait de ire" se résume à un "smiley". Le pamphlet est réussi. Le roman qui va avec se révèle en revanche mauvais. Pourquoi l'auteur galvaude-t-il son talent?

Frédéric Beigbeder dans l'une de ses innombrables apparitions médiatiques.

Crédits: AFP

C’est une autofiction. Autant dire qu’il y a au départ une réalité. Le 17 novembre 2018, Frédéric Beigbeder se faisait remercier, comme on dit poliment, par France Inter. Il avait «improvisé» une de ses chroniques radiophoniques. Entendez par là que notre homme ne l’avait pas préparée du tout. Un acte suicidaire, mais nullement mortel. L’homme a toujours eu plein de cordes à son arc. Un véritable harpiste. Les siens ne sont par ailleurs nullement dans le besoin. Quand la presse parle de son frère Charles, c’est normalement avec un gros titre en page économique.

Ce saut dans le vide forme aujourd’hui la base d’un nouveau roman, qui vient clore la trilogie d’Octave Parango. Octave, l’alter égo de l’éditorialiste, écrivain, acteur et «people», qui peut ainsi parler de lui à la troisième personne. L'échec radiophonique programmé forme ainsi la trame de cet ouvrage ne portant aucun nom sur la couverture. Un «smiley» répugnant de vulgarité remplace en effet le titre, comme ces affreuses icônes jaunes se substituent depuis des années aux mots sur les messageries. C’est «l’homme qui pleure de rire», avec deux larmes bleues venant soutenir une bouche ouverte, comme si cette dernière était tenue avec des pinces. Le sourire obligatoire et permanent, quoi! Celui de «L’homme qui rit» de Victor Hugo. Celui plus récemment du Joker. Ce rictus incarne notre époque soumise à la dictature de la plaisanterie et du bon mot. «Aujourd’hui, la drôlerie est obligatoire.» Même l’art se doit d’apparaître «fun» depuis Andy Warhol.

Une agression permanente

Cette plaisanterie permanente n’a rien d’innocent, ni surtout de bon enfant. Elle agresse ses victimes sans possibilité de réplique. Elle démolit des réputations sans jamais en construire. Tout se voit ramené par ses soins au niveau le plus bas. C’est l’expression faussement joyeuse d’un carnage. Un saccage universel accompli par une meute, comme dans l’émission à laquelle participe Octave. Situé sur l’échiquier politique plutôt à droite, en tout cas parmi les réactionnaires, Frédéric Beigbeder y voit l’expression d’une certaine gauche bien pensante. Ce n’est pas par hasard s’il est venu déchirer ces derniers jours Florence Foresti (et par ricochet Adèle Haenel) au micro d’Europe1 après sa prestation aux César. «Vous vous dites dégoûtée, alors que c’est vous qui êtes dégoûtante.»

Florence Foresti aux César. Photo Bertrand Guay, AFP.

On est d’accord sur le fond. La forme se révèle ici brillante. L’auteur dit ce qu’il faut d’une dictature venant pour Octave après celles de la réclame et de la beauté féminine. Seulement voilà… «L’homme qui pleure de rire» ne constitue pas un pamphlet de quelques dizaines de pages. L’ouvrage qu’il eut fallu éditer. Il s’agit d’un interminable roman, largement autobiographique. D'une fausse fiction promenant le lecteur dans une nuit de soûlographie passant par le Crazy Horse Saloon, promu au rang d’icône d’un monde appelé à disparaître. Beigbeder y raconte avec complaisance ses addictions à l’alcool, au sexe et à la «coke». Il revient sur sa vie de potache au temps où il animait avec d’autres fils de famille décavés ce qui est devenu dans le livre le Caca’s Club. Le tout avec des pages donnant l’impression de ne jamais avoir été relues. Comme si les mots Caca’sClub obligeaient à écrire de la merde.

Le mépris de soi

Frédéric fait trop de choses. Frédéric est à la fois trop intransigeant et trop indulgent avec lui-même. «L’homme qui pleurait de rire» en devient le roman du mépris de soi. L’écrivain pourrait bien mieux faire et il le sait, même s’il a produit encore pire en 2000 avec «99 Francs». Beigbeder reste en fait (du moins selon moi) un créateur au souffle court. Il se révèle excellent dans la chronique, tout comme Patrick Besson, du reste. Il n’y a pas de déshonneur à cela. Souvent excellente dans ses éditoriaux, Madame Françoise Giroud devenait franchement faible dans ses romans.

Cela dit, il y a tout de même du bon, à part les pages où Frédéric décortique le monde du sarcasme et de l’humour de bazar. Son livre caracole depuis des semaines presque en tête des ventes. Du moins en Suisse. Le succès ne peut pas aller exclusivement au Bien, avec «B» majuscule. Le bouquin se trouve dans les kiosques (en tout cas dans celui où j’ai acheté mon exemplaire) à côté de Vanessa Springora. La dame du «Consentement». Le politiquement correct, même s’il est ici basé sur des faits avérés et détestables, n’a pas encore tout englouti.

N.B. Beigbeder en fera-t-il une autre chronique. Toujours est-il que Hachette vient de renoncer à publier les mémoires de Woody Allen sous la pression de certains de ses employés. Une nouvelle inquiétante. Il s'agit là d'une forme de censure, comme l'a déjà souligné Stephen King.

Pratique

«L’homme qui pleurait de rire», de Frédéric Beigbeder, aux Editions Grasset, 317 pages.

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