Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Freddy Buache est mort à 94 ans. Voici mes souvenirs sur Monsieur Cinémathèque

Le Lausannois a incarné la jeunesse d'une institution qu'il a longtemps maintenue en état d'adolescence. Elle a fini par lui échapper après quarante-cinq ans.

L'oeil du maître, resté très actif jusqu'au bout.

Crédits: Tribune de Genève

Lorsqu'il avait dû quitter la tête de la Cinémathèque suisse en 1996, après quarante-cinq ans d'un règne indiscuté, Freddy Buache avait crié à l'assassinat. Le mettre de côté à 71 ans équivalait à le faire mourir. Il ne s'en remettrait jamais. Vaud l'aurait sur la conscience. Lausanne a l'habitude de telles récriminations. A l'Hermitage, François Daulte est parvenu à éliminer un temps son successeur afin de reprendre sa place. La fin du mandat de Charles-Henri Favrod à l'Elysée a donné lieu à de belles luttes de pouvoir, puis à des procès pénaux en justice. Au Musée cantonal des beaux-arts, René Berger s'est accroché au-delà du raisonnable. Les pères spirituels n'apprécient guère que leurs enfants grandissent, et encore moins qu'ils se détachent d'eux. C'est «Tanguy» à l'envers, quitte à faire tanguer un jeune musée.

Freddy Buache vient de quitter ce monde à 94 ans, pour un Ciel où l'on espère qu'il se projette beaucoup de films. Son successeur à la Cinémathèque Hervé Dumont est retraité depuis belle lurette. La place se voit occupée par Frédéric Maire, nommé en 2009. L'institution a bien changé avec eux. Elle a atteint son stade adulte, alors que Buache la maintenait dans l'enfance, ou plutôt dans une adolescence un peu potache. Il y avait en effet de l'«anar» chez celui qui est resté jusqu'au bout critique de cinéma. D'où un certain goût du bordel, semé ou entretenu. Fils se cafetiers ruinés qui s'était fait tout seul, dans une ville alors bien étriquée intellectuellement, le Lausannois d'adoption brassait les idées qui restaient celles de sa jeunesse. Le temps où il lisait Sartre en 1945. Celui où il contribuait à fonder le théâtre des Faux-Nez. L'époque enfin où il avait découvert le cinéma, en partie à travers Henri Langlois. Celui-ci avait imposé depuis Paris un modèle artisanal aux cinémathèques, avec ses légendaires bobines planquées dans sa baignoire.

Une double casquette

Justement, une cinémathèque, il s'en profilait déjà un début en Suisse. Des archives avaient été créées à Bâle en 1943. Elles y végétaient. Pourquoi ne pas faire venir ces pellicules, ces photos et ces affiches à Lausanne? La chose a fini par se faire en 1948. Deux ans plus tard, une soirée, parrainée par Erich von Stroheim, lançait l'institution, à la fois privée et pauvre. Et ce fut ainsi parti pour plus de vingt ans. Le critique Buache tonnait parallèlement dans la presse, où il pourfendait en général les produits hollywoodiens. Ce n'était pas la meilleure manière d'obtenir le dépôt des titres arrivés en fins de droit. Longtemps, chez les «majors», seule la Fox acceptera ainsi de jouer le jeu, tandis que la Warner ou la Paramount continuaient (en ces temps préhistoriques où les films demeuraient des produits physiques en celluloïd) à détruire les bobines à la hache. Les collections ont du coup mis du temps à se développer. Nul ne pensait, vers 1970, qu'elles en arriveraient un jour à 55 000 titres et trois millions de photos. Plus les scenarii. Plus les affiches, que collecta longtemps André Chevailler contre l'avis de Buache qui ne s'intéressait guère aux vieux papiers.

Avec Michel Simon. Freddy Buache est le moustachu du milieu. Photo DR.

J'ai travaillé plusieurs années avec la Cinémathèque, au temps je codirigeais à Genève un ciné-club tenant lui aussi du bricolage (1). J'allais voir l'ogre dans son antre au 12, place de la Cathédrale à Lausanne. Une maison vermoulue, où loge aujourd'hui BDFIL. Il fallait bien sûr qu'il soit là et non pas ans un festival, où ce boulimique goûtait avant tout les films de jeunes ou du Tiers-Monde. La Cinémathèque disposait à cette époque là de deux petites pièces. La première abritait un fichier qui, même avant l'heure de l'informatique, semblait antédiluvien. Une secrétaire d'âge mûr, Madame Pittet, tentait de s'y maintenir une place. L'autre chambrette était réservée au maître, qu'on identifiait d'emblée à ses hurlements. Il pestait contre tout, avec parfois des instants chaleureux. Le programme se discutait. Et j'obtenais quelques titres lui semblant parfois honteux. Je me souviens notamment d'un panorama allemand des années 1933 à 1945. Je pensais que les gens avaient le droit de voir pour juger.

Aucune salle fixe

La Cinémathèque bénéficiait alors de dépendances, au bord de l'écroulement. Montbenon contenait les films anciens sur nitrate, une matière hautement inflammable et même explosive. Cela n'empêchait pas le personnel de fumer. Au Maupas s'entassaient les photos, dont celles de Bâle jamais déballées depuis 1948. Buache n'avait en revanche pas droit à une salle fixe, d'où un nomadisme imposé. Il faut dire que l'individu, réputé scandaleusement à gauche, n'avait pas bonne réputation dans un canton sentant alors le radicalisme arrosé au vin blanc. Le public pouvait tout de même voir des films soviétiques. Ou cubains. Suisses aussi, Monsieur Cinémathèque ayant beaucoup fait pour faire passer la loi d'aide aux cinéastes en 1963. Le surréalisme trouvait bien sûr sa place, comme les avant-gardes. On se voulait marginal et intellectuel après 1968. J'ai ainsi dégusté de l'Alexander Kluge, du Jean-Marie Straub ou du José Varéla. Un auteur bien oublié qui déconstruisait déjà au temps de «Faire la déménageuse» et de «Marie pleine de grâce». Buache faisait passer ces machins soporifiques et réfrigérants avec de grands rires ponctués de tapes dans le dos des amis. On était au milieu des années 70.

Louise Brooks dans "Loulou" de Georg Wilhelm Pabst (1928). Louise était l'idole de Buache. Photo DR.

Et puis, les temps ont changé. Il devenait temps de passer à la vitesse supérieure. La Cinémathèque n'était ni un foyer d'étudiants, ni une amicale de boulistes, mais un musée avec ce que cela suppose de régulier et de scientifique. Buache a fait le gros dos, puis il a mis les pieds aux murs. Un projet a tout de même fini par s'imposer, après bien d'autres. Il fallait restaurer le Casino de Montbenon, dont la «thèque» occuperait une partie. Cela supposait une véritable équipe, des entrepôts modernes, qui se construiront à Penthaz. Un inventaire tenant la route. Et beaucoup de projections. Comme à Paris, où le règne d'Henri Langlois s'était terminé quelques années auparavant de manière chaotique. Comme à Bruxelles, transformé par Jacques Ledoux en une affaire qui roule.

Articles et livres

Tout cela intéressait peu Buache, qui continuait à sauter de festival en festival, après avoir codirigé celui de Locarno de 1967 à 1970. Il préférait ses articles, toujours aussi enflammés. Plus les livres à L'Age d'Homme, qui constituaient souvent, il faut bien le dire, des recueils des précédents mis bout à bout. Il y avait un certain souffle, parfois. Mais peu de recherches. Hervé Dumont, son futur successeur, se profilait déjà comme l'historien majeur, notamment pour le cinéma national. Les mauvaises langues avaient ainsi souri quand Buache avait raconté le film anglais «autour de Kubrick et de Losey». Les deux cinéastes étaient des transfuges américains.

Notre homme, que je n'avais plus l'occasion de voir, a donc fini par quitter son fauteuil directorial au forceps après bien des pressions. Il est parti sans s'effacer pour autant. Il restait sinon une référence du moins un personnage, avec ce que cela suppose de bouillant et de charismatique. Aujourd'hui, la Cinémathèque n'en est pas pour autant orpheline. Elle s'est juste éloignée de ses origines locales, puisque tout ce qui touche Bâle n'existe officiellement pas. Moins pittoresque, mais plus efficace, plus administrative aussi, elle poursuit sa route avec de nouveaux auteurs et de nouveaux pays tout en demeurant fidèle aux classiques. Passé souvent récent, bien sûr. Le muet, c'est très loin, maintenant. La formule de la Cinémathèque cohabite par ailleurs avec de nouvelles formes de diffusion. Il y a des images partout. Trop d'images. Reste l'aspect collectif. Inchangé, lui. On ne regarde pas les films de la même manière sur un écran, dont les rideaux s'ouvrent avec un reste de magie, et chez soi sur son ordinateur.

(1) Nous sommes entre 1969 et 1974.

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