Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Françoise Arnoul, vie et mort d'une star française oubliée des années 1950

L'actrice est décédée à 90 ans. Dans la première moitié des années 1950, cette brune incarnait les Françaises moyennes dans des films qui n'ont pas toujours si mal vieilli.

Françoise Arnoul, portrait publicitaire, début des années 1950.

Crédits: DR.

«J’aurais pu vous faire mettre toute nue.» Frissons dans la salle. Frustrations aussi. «Mais pourquoi ne l’a-t-il donc pas fait?», murmure une voix dans le noir. Nous sommes en 1958. La résistante Françoise Arnoul, dite «La chatte», est en pullover blanc ultra moulant face à l’officier SS Kurt Meisel, l’un de premiers chauves officiels de l’écran. Il n’y en avait pas tant, à cette époque de moumoutes universelles. Le film d’Henri Decoin refait de Françoise, déjà sur le déclin, une vedette pour quelque temps. Le film connaîtra ainsi une suite, «La chatte sort de ses griffes»…

Maria Félix et Françoise Arnoul dans "French-Cancan" de Jean Renoir. Photo DR.

Françoise Arnoul vient de mourir le 20 juillet, très oubliée. Elle avait 90 ans. La femme était semble-t-il depuis longtemps malade. Les jeunes générations n’ont jamais entendu parler d’elle. Les autres n’avaient plus guère de ses nouvelles, même si sa dernière apparition à l’écran date de 2016. La gloire de Françoise leur semblait du coup remonter à des temps quasi préhistoriques. L’actrice Pied-Noir, née à Constantine en 1931, demeurait liée pour eux à la première moitié des années 1950, quand la majorité des films restait en noir et blanc. Françoise Gautsch, dite Arnoul, avait alors débuté tôt dans des rôles de «fruits verts», comme on disait à l’époque. Le succès était venu après «Nous irons à Paris» de Jean Boyer, en 1950. Cette comédie sur les déboires d’une radio libre (et donc interdite) avait fait courir toute la France, qui éprouvait un grand besoin d’optimisme. Cela dit, j’avoue sans honte aucune avoir revu le film avec plaisir il n’y a pas si longtemps.

La fameuse année 1956

La nouvelle-venue va dès lors s’insérer dans la production nationale d’après-guerre, gentiment sclérosée. Elle tournera avec Ralph Habib, Henri Verneuil et surtout Henri Decoin. «Le cinéma de papa», diront plus tard avec mépris les critiques de la Nouvelle Vague. Ce sera la brune, étiquetée «Française moyenne», Martine Carol formant comme en pendant l’imitation réussie des blondes platinées hollywoodiennes. Françoise tombera ainsi enceinte ou dans la prostitution, quand elle ne sera pas dans «Le dortoir des grandes». Il est facile de se moquer de ces drames d’un autre âge. En dépit des ans, certains tiennent bien le coup. Mieux même que certains films «jeunes» réalisés autour de 1960. «Des gens sans importance» d’Henri Verneuil (1955) où Françoise, serveuse dans un restaurant de routiers, meurt d’un avortement clandestin fait ainsi preuve d’un autre poids social que les premiers essais faussement anti-bourgeois de Claude Chabrol.

Françoise et Alain Delon dans "Le chemin des écoliers" de Michel Boisrond (1959) Photo DR.

1956 aurait dû devenir la grand année de Françoise. Jean Renoir la choisit pour son chef-d’œuvre d’après-guerre, «French-Cancan», aux couleurs somptueuses. L’histoire, où Françoise incarne comme de juste une petite bonne femme à la fois têtue et un peu paumée, va effectivement donner naissance à un «classique». Tout coule. Tout roule. Tout roucoule. Le film n’a pas une ride. Le Marcel Carné, «Le pays d’où je viens» se soldera en revanche par une catastrophe esthétique et commerciale. Cette grosse production était supposée faire de Gilbert Bécard une star de cinéma. Sa carrière s’arrêtera là, celle de Françoise se retrouvant un peu hypothéquée. Ceci d’autant plus qu’au même moment déferlait sur le monde le tsunami Bardot. Brigitte, comme Françoise Sagan en littérature, incarnait une nouvelle époque. Françoise se retrouvait du coup démodée à 25 ans.

Un choix de vie

Bien sûr, il y aura une suite. Mais pas celle qu’elle avait dans les idées. Durant cinq ans, Françoise va continuer à paraître dans des œuvres très honorables, signées Roger Vadim ou Michel Boisrond, qui faisait figure de réalisateur vedette en ce temps-là. Il y aura ensuite les «Chatte». Mais la machine semblait enrayée. Elle le deviendra définitivement quand Françoise quittera son mari Georges Cravenne, qui faisait la pluie et le beau temps dans le monde du spectacle, pour un jeune réalisateur communiste et sans le sou, Bernard Paul. Pour lui, elle mettra ce qui lui restait de carrière en veilleuse. Ils vont fonder avec Marina Vlady une société, Francina. Elle financera les trois longs-métrages de Paul («Beau masque», «Dernière sortie avant Roissy»…). Des échecs commerciaux? Même pas. Ces film un peu fauchés ont passé inaperçus. Françoise a dès lors un peu cachetonné. Bernard Paul est mort d’un cancer à 50 ans en 1980. Fondu au noir.

Françoise et Kurt Meisel dans "La chatte" de Henri Decoin (1958). Photo DR.

Faut-il dès lors parler d’un échec? Allez savoir! Il y a eu à un moment ce qu’on appelle pompeusement «un choix de vie». L’aventure à la place du confort. L’aventure en question n’a pas bien tourné. Mais les contemporaines de Françoise Arnoul ont-elles eu davantage de chance? Martine Carol est morte en 1967 après bien des dépressions et des tentatives de suicide. Glorieuse certes, mais sans doute insatisfaite, Simone Signoret a bu plus que de raison. Il est permis de penser que Brigitte Bardot n’a toujours opéré les bons choix. Et que sont devenues Arlette Poirier, Brigitte Auber, Nicole Courcel, Suzanne Cloutier, Dominique Wilms, Danielle Godet, Isabelle Pia, Tilda Thamar («la bombe argentine»), Nicole Maurey, Nathalie Nattier... J’arrête là. J’ai l’impression de rester le seul à me souvenir d’elles.

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