Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Franco Maria Ricci, l'éditeur d'art italien par excellence, est mort à 82 ans. Déjà oublié?

L'homme avait créé une maison célèbre pour le luxe et l'excellence de ses publications. Il avait tout vendu en 2004 pour créer un labyrinthe fabuleux près de Parme.

Franco Maria Ricci au milieu des bambous.

Crédits: Connaissance des Arts.

Il a été un éditeur très célèbre, même hors d’Italie. Son nom symbolisait un certain luxe du livre. De bons textes, signés par de grands écrivains. Une mise en pages soignée. Des illustrations de qualité. Un superbe papier enfin, particulièrement glacé. Franco Maria Ricci est décédé le 10 septembre à Fontenellato, près de son Labyrinthe. Sa mort a fait du bruit, certes, mais moins qu’elle n’en aurait produit il y a vingt ou trente ans. L’homme incarne aujourd’hui une époque révolue, dont il pourrait paraître réactionnaire d’avoir le regret. Et puis les générations ont passé. Inexorablement. L’homme était âgé de 82 ans, et le temps court aujourd’hui très vite.

L'un des numéros de "FMR". Photo DR.

Né à Parme en décembre 1937, ce descendant d’une aristocratique famille génoise avait commencé par être géologue. Il avait ainsi œuvré pour la Gulf Oil en Turquie. La recherche du pétrole battait son plein vers 1960. Le scientifique n’avait cependant pas trouvé sa voie. Il est donc rentré en Emilie-Romagne dès 1963. Le livre occupait alors encore une place prépondérante. Pourquoi ne pas fonder une maison réimprimant des ouvrages essentiels, et d’autres propageant les arts? Anciens, surtout, ces derniers. Ricci a trouvé les capitaux. Il a commencé par rééditer à 900 exemplaires le traité de Giambattista Bodoni, paru en 1818 après la mort du grand typographe. Un ouvrage devenu introuvable, même à prix d’or. Bodoni, qui était aussi de Parme, a porté chance à Ricci. Ce fut un succès à la fois de caisse et d’estime. Le jeune éditeur pouvait envisager de collaborer aussi bien avec Jorge Luis Borgès qu’Umberto Eco, tout en s’attaquant parallèlement à «L’Encyclopédie» kilométrique de Diderot et d’Alembert. Le débutant avait le vent en poupe. Il existait encore un public cultivé (et riche) prêt à le suivre.

Une revue en quatre langues

C’est en 1982 que la carrière de Ricci a véritablement explosé. Il lui fallait une revue. Ce sera "FMR", qui finira par paraître en quatre langues (italien, anglais, français et espagnol). Le choix de tout placer sous ses trois initiales soulignait le fait qu’il s’agissait de choix personnels. Esthète, collectionneur (Ricci avait de gros moyens), le rédacteur en chef manifestait au public ses coups de cœur. Il ne suivait pas les modes. Franco Maria les créait. La peinture italienne maniériste ou baroque lui doivent beaucoup, tout comme les sculpteurs Antonio Canova ou Adolfo Wildt redécouverts par ses soins. Chaque créateur élu se voyait présenté de la manière la plus flatteuse. Federico Fellini parlait de «La perle noire» à propos de «FMR», dont la couverture miroitante arborait en effet cette non-couleur. Le public s’est peu à peu élargi. Ricci avait ses propres librairies de Rome à Paris. Son épais périodique a fini par paraître à 40 000 exemplaires. A peu près le même nombre de copies qu’aujourd’hui «Il Giornale dell’arte», dont je vous parle souvent mais qui n’entretient lui aucune ambition typographique et esthétique.

Le Labyrinthe vu du ciel. Photo Massimo Dallaglia, Alarmy.

L’aventure va durer vingt ans, avant qu’une certaine lassitude s’installe. Ricci arrête en 2002. Deux années plus tard, il vend son entreprise à Art’è. Il veut créer maintenant son œuvre d’art totale. Ce sera un labyrinthe sur sept hectares à Fontenellato, près de Parme, avec 200 000 bambous. Ce jardin, qui adopte la forme d’un dodécagone comme certaines villes idéales du XVIe siècle, se coule dans une tradition ludique et philosophique qui va de Hampton Court à Stra en passant par Chatsworth. Sa conception illustre aussi le renouveau des parcs thématiques à l’ancienne. Il suffit de penser au Jardin des Tarots de Niki de Saint Phalle à Garavicchio de Pescia Fiorentina ou au monastère franciscain transformé en cité fantastique par l’architecte Tomaso Buzzi près de Terni. De dignes successeurs en Italie du parc aux montres de Bomarzo.

L'église et le musée

Contrairement à Buzzi, dont l’œuvre restait à mi-chemin au moment de sa disparition, Ricci est parvenu au bout de son aventure. Le Labyrinthe a été inauguré en 2015. Il se complète par une étrange église en forme de pyramide et d’un musée où Ricci a disposé les collections amassées en cinq décennies. Il y a comme cela encore des projets fous. Il n’existe hélas plus beaucoup d’éditeurs allant jusqu’au bout de leurs rêves. FMR était un personnage d’un autre temps, qui tournait résolument le dos au XXe siècle. Alors vous comprenez, le XXIe...

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