Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Francis Meslet consacre un nouveau livre de photos aux "Eglises abandonnées"

Le Lorrrain s'est promené à travers la France et l'Italie. Il y a découvert des lieux de culte ne recevant plus aucun fidèle. Les bâtiments sont aujourd'hui menacés de mort.

Chapelle cadastrale, XIXe siècle, Occitanie.

Crédits: Francis Meslet, photo tirée du livre.

Coïncidence ou air du temps? «Eglises abandonnées» de Francis Meslet sort en librairie en même temps ou presque que «Veduta» de Thomas Jorion, dont je vous ai parlé il y a deux ou trois semaines. Il est question dans les deux livres de bâtiments historiques tombant en ruines. En regardant un peu autour de moi, et pour répondre à ma question initiale, je penche ici pour une tendance lourde de la photographie contemporaine. Elle unit le goût pour un patrimoine menacé et celui pour l’aventure. Il y a toujours un risque à parcourir des églises ou des palais menaçant de s’effondrer! D’autres artistes donnent en effet dans le genre depuis longtemps, en montrant du reste parfois les mêmes édifices. Après les classiques ouvrages du début des années 2010 sur la ville de Detroit, tombée en déliquescence, je pourrais ainsi signaler ceux de Robin Brinaert. Son «Italie abandonnée» a beaucoup fait parler de lui en 2018. Ou Roman Robroek, cet autre «urban explorer». Dans un genre plus pointu, il y aurait aussi le Genevois Simon Edelstein, dont je vous ai présenté cet été même «Le crépuscule des cinémas» (1).

Monastère, XVIIe et XIXe siècle, Ombrie. Photo Francis Meslet tirée du livre.

Le Lorrain Francis Meslet a regroupé dans son dernier ouvrage, à la forme oblongue, ses images de lieux de culte désertés. Selon la règle éthique voulant qu’il s’agit de leur épargner les vandales, les endroits géographiques précis ne sont pas donnés. Le lecteur saura juste qu’il se trouve dans l’Occitanie française, au Portugal ou en Lombardie. Il y aura aussi peu de précision sur l’historique du lieu. Le photographe a préféré laisser parler des littéraires: écrivains, philosophes ou historiens. Il y a même un chanteur et guitariste de rock. Je ne suis pas sûr que cette option soit la bonne. Elle éloigne en tout cas le lecteur-spectateur de l’objet montré. Une distance intellectuelle s’établit, alors qu’il y a urgence à tenter de faire quelque chose. Si certaines chapelles du XIXe siècle se défendent difficilement sur le plan esthétique, si la vision d’un crématoire abandonné tient de la curiosité, il y a en effet là de belles et authentiques églises gothiques. Une somptueuse crypte romane. Ou des églises Renaissance comme l’Italie en compte hélas trop pour pouvoir toutes correctement les entretenir.

Un phénomène déjà ancien

La diminution du nombre des églises en activité (comme on dirait pour un volcan) ne date certes pas d’aujourd’hui. On en parle depuis des décennies, surtout dans le monde protestant. Souvenez-vous le la vente de chapelles anglicanes en Grande-Bretagne ou d’endroits de culte calviniste aux Pays-Bas dès les années 1980! Leur reconversion avait soulevé des polémiques. Si l’immense nef médiévale transformée en bibliothèque de Maastricht n’avait gêné personne, la transformation de certains lieux sacrés d’Amsterdam en boîtes de nuit avait jeté un froid. Ne valait-il pas mieux une bonne et franche destruction? Aujourd’hui, les esprits admettent plus facilement l’idée qu’un édifice n’ayant pas retrouvé de nouvelle fonction (n’importe laquelle), reste menacé de mort après restauration. D’où certaines indulgences intellectuelles...

France, Grand Est, XVIIIe-XIXe siècles. Photo Francis Meslet tirée du livre.

Cela dit, la destruction des églises n’est pas nouvelle. Déconsacrées, beaucoup d’entre elles ont fini sous la pioche depuis le Moyen Age. Incendies. Modernisation. Changement du goût. L’urbanisation légère du XVIIIe siècle et celle, bien plus lourde, du XIXe ont par la suite rasé des quartiers entiers avec tout ce qui se trouvait dessus. Pensez qu’il se dressait, avant les travaux du baron Haussmann sous Napoléon III, près de dix petites église sur l’île où se trouve Notre-Dame! On en avait alors reconstruit d’autres, en style néo-médiéval du reste, dans les arrondissements où de nouveaux besoins se faisaient sentir. Les choses ont aujourd’hui changé. Il y a un vertige devant la fin des pratiques religieuses. Le sens du patrimoine s’est aiguisé. Il règne une impression de déperdition.

Deux exemples récents

A ce propos, je me contenterai de citer deux exemples. La destruction de Saint-Jacques à Abbeville, en 2013 a soulevé une tempête médiatique. Il faut dire qu’il avait été dit à tort qu’une mosquée s’édifierait à sa place. Il ne s’agissait pourtant là que d’une construction un peu sèche de la fin du XIXe siècle. En ce moment même, le permis de démolition accordé à l’Université catholique de Lille crée une polémique nationale. Elle est remontée jusqu’au ministère de la Culture. C’est aussi là une chapelle (mais énorme) du XIXe. Non seulement le sujet reste donc sensible, mais la volonté de maintien va aujourd’hui jusqu’à protéger des pastiches qui se seraient naguère vus condamnés sans pitié. La copie a acquis droit de cité.

Francis Meslet. Autoportrait (retouché) tiré du livre.

Mais revenons au livre de Francis Meslet. Si les textes me chiffonnent un peu, les images, bien conçues et bien cadrées, émeuvent par leur dramatique désolation. «Abandon» est bien le mot qu’il fallait. Tout est resté en place, comme si la vie pastorale pouvait reprendre d’un jour à l’autre. Il y a encore parfois les chaises ou les bancs en place. Les statues de saints ont juste pris la poussière. Les peintures murales se sont à peine écaillées. L’état de certains lieux (il en est d’autres effectivement ruinés) n’apparaît pas pire que lors de leur utilisation. Du moins en France. On sait qu’outre Jura l’Église est lentement revenue, depuis sa séparation de l’État en 1905, à une pauvreté évangélique. Evangélique certes, mais involontaire. La notion même d’entretien a peu à peu disparu. Plus assez d’argent!

(1) Dans le texte pur, je pourrais aussi citer «Venise à double tour» de Jean-Paul Kaufmann. Le journaliste français a tenté de pénétrer dans tous les lieux de culte vénitiens fermés. Je vous en ai également parlé.

Pratique

«Eglises abandonnées, Lieux de culte en déshérence», de Francis Meslet aux Editions Jonglez, 224 pages.

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