Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FRANCE/Françoise Nyssen rate son examen de passage sur le patrimoine

Crédits: Xavier Letoy/AFP

On l'attendait au contour. Il semble bien qu'elle ait raté le virage. Françoise Nyssen a tenu vendredi 16 novembre à Paris sa conférence de presse sur le patrimoine. La Ministre la culture n'a convaincu personne. «Pleins de phrases creuses cent fois ententue», comme le dit Didier Rykner dans son journal en ligne «La Tribune de l'art», ses propos se sont en plus révélés bafouillant et cafouillants. Rien de clair. Rien de précis (1). L'ex-éditrice s'est de plus montrée incapable de répondre aux questions, dont celles de «Télérama», qui est tout de même un hebdomadaire sérieux. Pour la presse française d'expression libre (je reconnais qu'il n'en existe plus beaucoup), l'exercice s'est révélé fatal. Il faut dire que les prédécesseur.e.s de Françoise Nyssen ont pesé lourd sur ce jugement. «Le véritable monument en péril, c'est le Ministère de la culture», a ironisé Didier Rykner à la fin de son article. Soyons justes. Son titulaire doit aussi s'intéresser au sort de comédiens qu'au jeu vidéo. Le grand écart perpétuel...

Mais quels sont au fait les enjeux? Immenses, hélas! Outre Jura, la conservation de bâtiments historiques a toujours posé problème. Je rappelle qu'ils se trouvaient presque tous en ruines vers 1840, quand Mérimée eut la charge d'en dresser une première liste afin de classer (et donc de sauver) les remarquables d'entre eux. La France était alors riche et dynamique. Alors même que Napoléon III agissait comme un sauvage dans les villes en y perçant de larges boulevards tirés au cordeau, il permettait aux cathédrales et aux châteaux de se refaire une beauté. Le pays vit aujourd'hui encore sur cet acquis. Un leurre à une époque où, Françoise Nyssen l'admet elle-même, il faut «un soutien à la revitalisation des centres historiques en situation de désertification». Je ne reviendrai pas sur cet aspect du problème. Je viens de vous en parler dans une chronique.

Crédits limés 

Or que se passe-t-il? Depuis des années, les crédits alloués au patrimoine diminuent d'année en année. La ministre annonce comme un miracle dans sa «stratégie pluriannuelle» (quel sabir administratif, on se croirait à Genève...) de pouvoir consacrer 326 millions par an aux cathédrales (qui relèvent de l'Etat depuis 1905), aux palais nationaux ou aux lieux de mémoire. Le 3 pour-cent de son budget, alors que le patrimoine serait «au cœur» de son action (2)! La somme apparaît dérisoire quand certains édifices ne peuvent plus attendre. A partir d'un certain stade de décrépitude, les dégâts ne progressent plus arithmétiquement, mais géométriquement. Deux fois plus vite chaque année. La ministre sort bien de son chapeau une loterie par an. Une idée qui n'est pas nouvelle. Ce sera un tirage spécial de la Française des jeux, obtenu en «tordant le bras» au Ministère des finances selon «Le Figaro». Les monuments ne doivent guère en attendre plus de 20 millions. Autrement dit une goutte d'eau dans un désert. 

Et pour le reste? Pas grand chose. La conférence de presse a tragiquement manqué de mesures concrètes. Il en faudrait pourtant car, comme le souligne également «Le Figaro», «l'argent public se fait et se fera de plus en plus rare.» On le sait de plus, malgré des initiatives récentes de type «Tous mécènes». La France n'est pas vraiment le pays des initiatives privés, même si Versailles a aussi bien attiré Vinci que Breguet. Le poids de l'Etat y reste trop fort. Je serais parfois tenté de dire que nos voisins vivent (mais c'est aussi le cas à Genève) dans une culture d'Etat. Un péché originel. En Italie, où personne n'attend plus rien de Rome, on trouve toujours des sponsors conscients de leurs devoirs (3). Qui imaginerait à Paris un monument national entièrement sauvé par une marque de chaussures ou une maison de mode? Eh bien dans la capitale italienne, le Colisée a été pris en charge par le privé! Tout comme une partie de la place Saint-Marc à Venise. On a d'ailleurs assez glosé sur les calicots publicitaires géants que la chose autorisait aux bailleurs de fonds.

Cathédrales payantes 

Françoise Nyssen a par ailleurs balayé d'un geste la suggestion de faire payer aux touristes l'entrée dans les cathédrale. «Interdit par l'accord sur la laïcité de 1905», a-t-elle martelé, en concédant que l'accès aux tours était payant. J'ajouterai aussi que le Trésor, dans l'édifice même, l'est également. On peut sentir ici la sainte épine que la ministre a dans le pied. La tenue de cette conférence de presse semblait liée à Stéphane Bern. L'animateur de TV lui a été imposé sans qu'elle soit prévenue par Emmanuel Macron. La dame en a visiblement pris ombrage. Or c'était Bern qui avait annoncé comme «piste» le billet d'entrée payant pour les touristes dans les cathédrales (mais pas pour les fidèles). Elle aurait ainsi pu faire partir des recommandations que Stéphane, un peu lassé des attaques dont il fait l'objet de manière permanente depuis sa nomination, pourrait remettre au président en février. C'est mesquin, je l'avoue. Mais nous sommes dans le monde de la politique et parfois aussi dans celui des Amis du patrimoine, chez qui les guerres se révèlent souvent fratricides. 

Cela dit, pour faire visiter une cathédrale, il faut qu'il existe un plus. Je viens de voir Santa Maria Novella à Florence, au coût d'accès finalement raisonnable. Pour ce prix, j'avais une église sublime avec un chef-d’œuvre en bon état tous les deux mètres, trois cloîtres, un musée et des chapelles. Le tout éclairé de manière parfaite et tempéré de manière supportable. Faire payer le public pour visiter une cathédrale, c'est accepter de considérer ses visiteurs comme des clients. On peut même en faire des abonnés. C'est le cas pour les églises regroupées sous le sigle de Chorus à Venise. Or la France, où les cathédrales sentent si souvent l'abandon, le froid et la misère, est-elle prête à de telles prestations? Non. Elles supposent au préalable des investissements... 

(1) Si, tout de même ! On a appris que 25 pour-cent des monuments classés était en mauvais état et 5 pour-cent en péril. 
(2) En ajoutant l'archéologie, les musées et les archives, on arrive péniblement à 9 pour-cent.
(3) Je l'ai par ailleurs déjà dit. Avec Dario Franceschini, l'Italie possède un vrai Ministre de la culture, et non un fantoche. Il a pourtant bien moins d'argent à distribuer que Françoise Nyssen.

Photo (Xavier Letoy/AFP): Françoise Nyssen en conférence de presse.

Prochaine chronique le vendredi 24 novembre. La Maison européenne de la photographie développe son "Obsession Marlène".

 

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