Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Le Palazzo Pitti propose "Le musée éphémère de la mode"

Crédits: Journal "La Republica"

Le lieu resterait inconnu s'il n'était signalé par un vaste calicot rouge apposé sur la façade du Palazzo Pitti. C'est en effet derrière l'immense résidence des Médicis que ce trouve la Meridiana, prise dans les jardins du Boboli. Construit à la fin du XVIIIe siècle, le bâtiment sert d'écrin à la Galleria del Costume, fondée en 1983 par Kirsten Aschengreen Piacenti. Il s'agit du seul musée dédié au costume du pays, qui prend du galon. Il s'agit désormais, selon la volonté d'Eike Schmidt, le nouveau directeur du pôle dont font partie les Offices et le Pitti, d'une entité indépendante, le Museo della Moda. Ses collections le méritaient bien. Cet ensemble se voit constamment enrichi par dons et par achats. Il a aussi bien reçu le fonds ancien du costumier Umberto Tirelli que la garde-robe de Patti Pravo, qui fut (en mieux) la Sylvie Vartan italienne. 

Il fallait la grande exposition de transition. Il s'agit d'«Il museo effimero della moda», qui ne remplit pas moins de dix-huit salons, dont une spectaculaire pièce jadis destinée aux bals de la cour. Elle résulte d'un accord impromptu. De la matérialisation d'une idée surgie dans un café des bords de l'Arno. Il y avait là deux Italiens et un Français. Ils discutaient de ce que devrait être un musée de la mode aujourd'hui. Ces professionnels sont allés soumettre le résultat de leurs cogitations à leur ami Eike Schmidt, qui les a écoutées favorablement. Restait à développer l'idée. Pourquoi ne pas demander à Olivier Saillard, qui a fait à Paris du Palais Galliera ce qu'il est aujourd'hui? L'homme s'est montré d'accord, d'autant plus que la chose donnait l'occasion de fusionner provisoirement les fonds de Paris et de Florence, de compositions très différentes.

Une forme de vanité 

Il fallait trouver un thème et la manière de le mettre en scène. Avec ce «musée éphémère», Olivier Saillard, appuyé par Caterina Chiarelli, proposerait une vanité. Il y aurait la naissance, la vie mais aussi la mort des vêtements. Très peu d'entre eux survivent au passage du temps. Un temps qu'allaient symboliser, au début du parcours, des idées légères comme celles de la plume, de la rose, du bleu du ciel ou des nuages de tulle. Puis viendrait le moment de l'abandon et de l'attente. Certains habits pendent interminablement dans les armoires, en espérant une nouvelle vie. Certains d'entre eux, la plupart même, deviennent anonymes en perdant leurs étiquettes d'origine. Se pose avec les années une épaisse couche de poussière. Vient parfois enfin la décomposition. Quelques habits seulement finiront dans un musée, après avoir passé par les mains chirurgicales des restaurateurs. Dans ce cas «l'institution n'est plus une morgue mais une clinique avec soins intensifs.» 

Restait à choisir les bons exemples. Demeurait à inventer le décor qui ferait ressentir et comprendre. Le tandem Saillard-Chiarelli s'est autorisé de nombreuses audaces. Tout se mélange dans de grandes et belles vitrines aux montants de bois, ou tout simplement à l'air libre. Un caisson abrite «pour la dernière fois» une robe de Madeleine Vionnet ayant appartenu à l'actrice Marcelle Chantal (1). La soie est fusée. Un autre, semblable à un cercueil, contient un «tea-gown» signé Redfern, le couturier cité par Proust (2). C'est devenu un cocon de fils sans trames. Impossible à restaurer. Que faire de cette ruine magnifique, si ce n'est à la soumettre à la nostalgie de temps qui furent et ne sont plus?

Natures mortes 

Mais il y a bien d'autres choses dans cet accrochage audacieux. Des patères soutiennent des vêtements en attente. Des chaises, empruntées aux réserves florentines, se retrouvent jonchées par les vestes d'Olivier Saillard «himself». Elles composent sous nos yeux de provisoires natures mortes. Notez qu'en Orient il s'agit d'un réel genre artistique. Les Japonais ont créé un genre de paravents où des kimonos se voient représentés disposés sur des sortes de tringles. Il y a aussi au Pitti des échelles donnant l'idée de l'exposition en train de se faire, des sièges renversés couverts de plastique d'emballage ou des sortes de boîtes géantes accueillant des mannequins en pied pour une hypothétique réunion de famille. 

L'ensemble se révèle magnifique dans ce décor un peu funèbre de palais semi abandonné. Les idées s'associent comme les costumes. Elles font confiance à nos souvenir et à nos réminiscences. Difficile de voir sans arrière-pensée la première robe sortie des atelier de Christian Lacroix en 1987, destinée à une mariée. Elle souhaite «bonne chance» à la destinataire comme au couturier. Je ne sais pas comment a fini l'union de la destinataire Pia de Brantes. Pour Lacroix, on sait de quelle façon les choses se sont gâtées. L'Arlésien a fini chassé de chez lui. Mais toute marque, ou presque, finit par mourir. Puis par s'oublier. Robert Piguet, Paul Poiret, Madame Grès ou Gianfranco Ferré ne sont plus que les souvenirs de générations qui vieillissent et laissent leur place à d'autres.

Scénographie parfaite 

Poignante en dépit (ou à cause) de son caractère frivole, l'exposition montre Saillard, qui a aussi conçu la scénographie, au mieux de sa forme. Il a enfin pu se donner pleinement, le Palais Galliera restant tout de même bien petit. On espère que ce brassage lui donnera le goût d'une mode moins franco-française à Paris. L'Italie reste la grande oubliée des musées de mode du pays voisin. Notons qu'il y aura cet automne au moins une réparation dans le cadre de la saison... espagnole. Galliera nous annonce un Mariano Fortuny, le magicien vénitien étant originaire de Grenade. 

(1) Marcelle Chantal a fait carrière avant 1939 en tablant avant tout sur son physique de brune spectaculaire. Juive, elle a passé la guerre à Genève, où elle jouait au théâtre. Son seul problème résidait alors dans son incapacité à apprendre un rôle par cœur.
(2) Le «tea-gown» a appartenu à Anna Gould, dont de vous ai une fois parlé, au temps où elle était Madame Boni de Castellane.

Pratique

«Il museo effimero della moda», palazzo Pitti, piazza de' Pitti, Florence, jusqu'au 22 octobre. Tél. 0039 055 29 48 83, site www.museidifirenze.it Ouvert tous les jours de 8h15 à 18h50.

Photo (Journal "La Republica"): La salle dédiée aux robes anonymes, ayant perdu leurs griffes.

Prochaine chronique le samedi 22 juillet. Livres, avec entre autres le second tome (plus de mille pages!) de Béatrice Joyeux-Prunel sur les avant-gardes.

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