Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FLORENCE/Bill Viola séduit avec sa vidéo Renaissance au Palazzo Strozzi

Crédits: Pôle muséal florentin

S'il fallait citer un seul nom de vidéaste, celui qui reviendrait le plus souvent serait sans doute celui de Bill Viola. Né en 1951, le New-yorkais d'ascendance italienne a été exposé dans les lieux les plus prestigieux. Les plus éloignés de l'art contemporain aussi. L'une de ses première grandes rétrospectives européennes s'est ainsi déroulée à la National Gallery de Londres, fin 2003. Rappelons qu'en Suisse l'artiste s'est vu honoré à Berne en 2014. Avec les problèmes que pose toujours l'artiste. Ses projections sur écran étant immenses, il a fallu multiplier les lieux d'accueil. Or la cathédrale, qui en abritait plusieurs, devenait inaccessible non seulement lors des cultes normaux, mais dès qu'il y avait un baptême, un mariage ou un enterrement... 

Développé dès les années 1970, quand tout restait à inventer en fait de vidéo, l'art de Bill Viola se révèle en effet souvent d'inspiration sacrée. Ou du moins spirituelle. On peut donner l'explication que l'on veut pour des pièces comme «Observance» ou «Acceptance». Il s'agit aussi d'une promenade à travers l'histoire de l'art. L'homme s'inspire, même si c'est très lointainement, des maîtres anciens. «Observance», pour reprendre l'exemple déjà donné, dériverait ainsi des «Quatre Evangélistes» d'Albert Dürer. L'Américain modernise les vêtements. Il imprime aux tableaux du mouvement. Il faut cependant imaginer quelque chose de très lent. Le moindre geste peut prendre chez lui plusieurs minutes. Il s'agit d'acquérir avec l'artiste une autre notion du temps.

Un plan d'une demi heure 

Les films de Bill Viola se composent d'un seul plan. Fixe, en plus. Celui-ci peut durer plus d'une demi heure. Le vidéaste va ainsi résolument à contre-courant. Au cinéma, les plans deviennent toujours plus courts. Ils faisaient facilement vingt secondes, voire davantage, dans les années 1950. Quatre secondes semble aujourd'hui un maximum, tant le public a pris l'habitude de zapper. Il faut par conséquent accepter ici de s'asseoir (ou pire encore de rester debout) en attendant qu'une chose se passe enfin sur l'écran après une attente semblant d'autant plus longue que les personnages sur l'écran frôlent l'immobilité totale entre deux mouvements décomposés. 

Bill Viola se retrouve aujourd'hui au Palazzo Strozzi de Florence, chef-d’œuvre architectural entrepris dans les années 1490. Difficile de faire plus logique. Viola a commencé sa carrière dans la ville. C'était au début des années 1970. Il travaillait comme directeur technique pour Maria Gloria Bicocchi. La galeriste figurait parmi les premières au monde à promouvoir la vidéo. Pendant ses moments de liberté, l'Américain hantait les églises et les palais, se construisant peu à peu un musée imaginaire. Son œuvre en reste marqué. «Confronter de l'art ancien avec des créations contemporaines est à la mode», explique Arturo Galansino, le directeur du Strozzi, qui a monté l'exposition avec Kira Perov, alias Mme Viola. «Généralement peu clairs, les rapprochements se révèlent du coup décevants. Ils me semblent ici évidents» (1)

Sources d'inspiration en regard

Grâce à un lent travail de persuasion (tout restait encore indécis en 2016), la manifestation peut ainsi juxtaposer la source d'inspiration et le résultat magnétique. «Rinascimento Elettronico» ne prend que des pièces aux sources picturales claires, alors que le Grand Palais de Paris brassait tout (et dans le vide) lors de son hommage de 2014. La traduction peut se révéler presque conforme. C'est le cas pour la Pietà, où le Christ sort lentement de ce qui semble un tombeau. Cette «Emergence», commandée en 2002 par le Museum Getty de Los Angeles, reprend textuellement, si j'ose dire, une fresque détachée de Masolino da Panicale (le peintre souvent associé à son cadet Masaccio). Elle est venue au Strozzi d'un musée d'art religieux d'Empoli. Il peut aussi s'agir d'une adaptation. Tourné en studio, «Greeting» de 1995 rappelle «La Visitation» de Pontormo, que l'église du petit village toscan de San Michele in Carmignano a dû prêter pour la nième fois. 

Et puis, il y a les extrapolations! Fasciné par l'eau (je n'aimerais pas être acteur chez Viola, où l'on finit fréquemment aspergé de trombes liquides), Viola a ainsi donné plusieurs «Déluge». Le plus spectaculaire reste sans doute celui où des citadins, marchant pour une fois à une vitesse normale, finissent par recevoir le contenu d'une maison-réservoir construite en studio. Un seul plan, comme toujours, mais de nettement plus d'une demi heure cette fois. Un film étonnant qui se voit rapproché d'une autre fresque détachée (un «Déluge» récemment restauré) de Paolo Uccello provenant d'un cloître de Santa Maria Novella. Il manque en revanche le Botticelli ayant inspiré à Viola «The Path». La lecture de l’œuvre s'en retrouve du coup perturbée dans le contexte voulu par le Strozzi.

Autres oeuvres dans la ville

L'exposition se situe dans un cadre parfait, et ce d'autant plus que le Strozzi a pu se débarrasser de l'immonde escalier de secours qui défigurait sa cour. Mais il faut aller plus loin. «Rinascimento Elettronico» se prolonge dans la ville. Une bonne et une mauvaise idée. Faut-il envoyer des visiteurs à l'Accademia? Impossible, ou presque, d'entrer à cause de la foule. Celle-ci empêche en plus de correctement voir la pièce, c'est à dire avec l'image entière et dans le silence (les œuvres de Viola demeurant muettes). Idem pour les Offices. Avec le Museo dell'Opera del Duomo, les choses vont mieux, mais il faut aller échanger son billet à la caisse et les deux pièces se révèlent presque impossibles à trouver. Le Baptistère restait fermé le jour de mon passage. Il y a encore Santa Maria Novella, mais comme aux Offices ou à l'Accademia, il est obligatoire de payer une nouvelle entrée. La mode est aux sièges multiples, je le sais. Encore faut-il ne pas se retrouver pris le cul entre deux chaises. 

(1) Il faut aussi trouver le bon joint. Pour une de mes vidéos de Viola préférées, celle montrant sous forme d'une frise de quatre petits écrans, dans le goût des prédelles médiévales, une femme se livrant à des activités quotidiennes dans le même décor (matinal, puis de mi-journée, vespéral et enfin nocturne) un rapprochement parfait a été trouvé. C'est celui avec un retable inconnu d'Andrea di Bartolo consacré à sainte Catherine de Sienne, trouvé dans les réserves de l'Accademia de Venise.

Pratique

«Bill Viola, Rinascimento Elettronico», Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 23 juillet. Tél.0039 055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h.

Photo (Pôle des musées florentins). L'Accademia, où un Viola se trouve au bout de la haie de prisonniers de Michel-Ange. Imaginez la même chose avec une foule bien bruyante.

Prochaine chronique le lundi 10 avril. Archéologie genevoise. Quel bilan pour 2016?

 

 

 

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