Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Florence présente Andrea del Verrocchio, le maître de Léonard, au Palazzo Strozzi

Orfèvre, sculpteur et peintre, l'artiste, mort en 1488, a dirigé un énorme atelier. Il déléguait beaucoup de ses réalisations à ses disciples. Une exposition somptueuse.

Une Vierge à l'enfant, qui aurait été exécutée en collaboration avec Lorenzo di Credi.

Crédits: Palazzo Strozzi, Florence 2019

C'était un peu la chaînon manquant. Je ne veux pas dire par là qu'Andrea del Verocchio (1435-1488) soit resté un inconnu. Bien au contraire! Son atelier se voit toujours cité par les bons auteurs comme l'un des plus importants du «quattrocento» (autrement dit du XVe siècle, les Italiens ne comptant pas comme nous) florentin. L'un des plus actifs aussi. Il s'y produisait de tout, comme dans un grand magasin de luxe. Formé en tant qu'orfèvre, une discipline alors hautement prisée, l'homme était devenu sculpteur, puis peintre. Le maître concevait des modèles qu'il réalisait lui-même, mais dont il déléguait le plus souvent la matérialisation à des collaborateurs. Une pratique alors jugée normale, et qui l'est redevenue de nos jours. Pensez à celles d'Andy Warhol à Murakami!

Il manquait en fait à Verrochio la grande exposition rassemblant ses œuvres multimédias, comme on dit aujourd'hui. Si le Bargello de Florence en conserve beaucoup, il s'en trouve d'autres dans les principaux musées du monde, de Londres à Berlin en passant par Washington ou la Frick Collection de New York. Il fallait aussi réunir des pièces de ses principaux élèves. Domenico Ghirlandajo, Léonard de Vinci, Lorenzo di Credi ou Francesco di Simone Ferucci ont tous collaboré avec lui à leurs débuts, le dernier et tardif disciple étant Giovan Francesco Rusticci, à peine âgé de quatorze ans à la mort d'Andrea. On commençait tôt au XVe siècle!

Entre Donatello et Michel-Ange

D'autres apports semblaient en outre bienvenus. L'actuelle rétrospective du Palazzo Strozzi, un bâtiment commencé l'année après la mort de Verrocchio, entend le situer dans l'histoire de l'art toscan quelque part entre Donatello (1386-1466) et Michel-Ange (1475-1564). Verrocchio a bien connu le premier, qui a frayé la voie très tôt au XVe siècle, le Renaissance ayant démarré par la sculpture et non la peinture. Il n'a évidemment jamais vu le second, que je cite ici pour mémoire. L'exposition n'en tient donc pas compte, alors qu'elle se penche longuement sur Desiderio da Settignano (1426-1464). D'une part ce statuaire d'une infinie délicatesse a influencé Verrocchio. De l'autre, il semble douteux qu'il puisse bénéficier une fois d'un hommage pour lui tout seul. Desiderio ne pouvait que se greffer sur une présentation de ce type.

Le Saint Jérôme peint, que l'on retrouve dans le fragment de fresque venu de Pistoie. Photo Palazzo Strozzi, Florence 2019.

Très réussie, bien qu'un peu froide, la présentation commence avec trois bustes de jeune fille de Verrocchio, complétée par une étude de mains de Léonard s'inspirant de l'un d'eux. Le ton se voit donné d'emblée. Ce sera un défilé de chefs-d’œuvre. Il se terminera avec une salle entière d'études des drapés. Un genre en soi. Créer les plus beaux plis en s'inspirant d'une figurine revêtue d'une tunique savamment froissée constitue l'un des grands exercices d'une époque où le nu demeure encore rare. Venue de Fra Filippo Lippi, qui était moine, cet exercice a connu son apogée avec Verrocchio et ses élèves. On connaît les incroyables dessins à l'encre de Léonard sur une fine toile de lin teinte en gris. Il s'en trouve de superbes exemplaires au Strozzi, avec dans une vitrine le «scoop» de la manifestation. Ses commissaires Francesco Gagliotti et Andrea de Marchi montrent une Madone très souriante du Victoria & Albert de Londres comme «l'unique statue conservée de Léonard». Un Léonard tout jeune. Autour de 19 ans. On verra si les spécialistes endosseront cette flatteuse attribution ou si elle se dégonflera à l'instar de bien d'autres.

Complément au Bargello

Difficile de pratiquer un choix pour un article comme celui-ci, entre les merveilles mises côte à côte sous de savants éclairages. Il faudrait citer les pièces restaurées pour l'occasion, à commencer par le célèbre «Jeune garçon au dauphin», un bronze destiné à une fontaine se trouvant aujourd'hui au Palazzo Vecchio. Il conviendrait de louer des rapprochements ayant sans doute demandé des années de négociation. Trois tableaux assez proches représentant des Vierges à l'enfant sont ainsi venus de Londres et de Berlin. Un petit mot serait le bienvenu sur les raretés. Qui va à Pistoie, où se trouve le fragment détaché de l'unique fresque conservée de Verrocchio? Il est par ailleurs intéressant de découvrir de récents changements de noms d'auteur. La Madone venue de Francfort a ainsi transité du côté de Piermatteo d'Amelia. Un monsieur dont je n'avais jamais entendu parler jusqu'ici. L'histoire de l'art consiste aussi à faire émerger des noms. Beaucoup de sculpteurs ont travaillé au XVe siècle...

Un buste de terre cuite. Verrocchio a travaillé la terre comme le marbre ou le bronze. Photo Palazzo Strozzi, Florence 2019

Le public un tant soit peu cultivé notera inévitablement des manques. Les Offices, qui se trouvent à deux pas, ont gardé le «Baptême du Christ», dont un ange serait de Léonard. Je me demande un peu pourquoi. Fait également défaut au Strozzi l'autre «Baptême», coulé dans le bronze cette fois, qui créa la sensation au moment où le groupe se vit dévoilé le 21 juin 1483 sur une façade d'Or' San Michele. Mais il y a cette fois une excellente explication. Cette énorme statue a été transportée au Bargello (1) qui propose une seconde exposition sur Verrocchio et ses dérivations. Elle a en effet influencé nombre d'artistes contemporains ou postérieurs, de même que le «Christ en Croix» montré dans la salle d'à côté. On peut considérer ces deux présentations comme des "dossiers".

Aller voir le Colleone à Venise

Un dernier sommet ne pouvait celui-ci en aucun cas faire le voyage. C'est le «Colleone» de Venise, coulé juste avant la mort de l'artiste dans cette ville en 1488. Le curieux doit donc accomplir le voyage. Il en vaut la peine. Cette statue équestre, juchée très haut sur un socle de pierre, a subi il y a quelques années une restauration ayant aussi touché le piédestal de marbre. Elle se trouve de plus à son emplacement d'origine, tout près des façades au San Giovanni et San Paolo et de la Scuola San Marco. Cette dernière fait aujourd'hui partie d'un hôpital où je n'aimerais pas trop me faire soigner. La place n'a donc guère changé depuis les premières décennies du XVIe siècle.

(1) Le Bargello, à l'accrochage vieillot, a subi une amélioration. Une salle se voir désormais vouée à son étonnante collection de tissus islamiques. Il y a là des velours prodigieux.

Pratique

«Verrocchio, Il maestro di Leonardo», Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 14 juillet. Tél. 0039 05 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h. Il n'y a pas trop de monde pour cette exposition dans une ville si engorgée de touristes que Venise ressemblerait à côté au Désert de Gobi. Idem pour le Bargello, qui n'atteint pas la surpopulation des Offices ou de l'Accademia.

La sculpture donnée en plein à Léonard de Vinci. Détail. Photo DR.


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