Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Fritz Baumann, Johanna Fülscher et Otto Morach font ami-ami au musée de Soleure

Le cabinet graphique du Kunstmuseum retrace les rapports entre trois Suisses expressionnistes dans les années 1910. Une révélation pour les francophones.

Le portrait d'Otto Morach par Fritz Baumann de 1910.

Crédits: DR.

Posé dans un parc à l’extérieur de la ville ancienne, avec une façade regardant ce qui reste des fortifications, le Kunstmuseum de Soleure constitue un lieu hautement recommandable. En dépit de moyens que l’on devine modestes, l’institution dirigée pour un an encore par Christoph Vögele (1) arrive à produire chaque année des expositions presque toujours intéressantes, présentées trois par trois. L’endroit n’étant pas immense, même si le musée a gagné dans les années 1970 un étage grâce au déménagement des sciences naturelles, les collections permanentes se résument ici à quelques salles, au premier étage. Une idée bien dans le goût de notre époque.

L'une des gravures sur bois d'Otto Morach.  Photo Succession Otto Morach, Kunstmuseum, Soleure 2021.

Le Kunstmuseum dispose heureusement d’un vaste sous-sol. Il a un temps abrité des œuvres Barbier-Mueller, Soleure étant la ville d’origine de Josef Müller. Il n’y a plus là aujourd’hui de sculptures africaines ou océaniennes, mais des créations sur papier. Le lieu possède ainsi assez de place pour proposer d’importants accrochages consacrés à la gravure et au dessin. Le public peut aujourd'hui voir là «Fritz Baumann, Johanna Fülscher, Otto Morach: Un échange artistique». Une idée cohérente. Ces trois fortes personnalités se sont bien connues. Elles ont été à Paris ensemble, comme Baumann et Morach. Ou alors elles se sont écrit. Deux vitrines contiennent ainsi la correspondance engagée entre la Zurichoise Johanna Fülscher et Morach. Il s’agit là de cartes postales peintes, comme il s’en est beaucoup échangé dans les milieux de l’avant-garde germanique vers 1910.

Rencontre à Paris

Mais peut-être faudrait-il ici s’arrêter un peu sur le trio. Otto Morach (1887-1973) en reste sans doute le membre le plus connu. Le Soleurois a en effet produit pour vivre de superbes affiches ayant fait date. Ce sont là des «milestones» d’un genre ayant connu en Suisse dans les années 1910 et 1920 un véritable âge d’or. Auparavant, l’homme avait fait son séjour à Paris, où il a vécu à La Ruche. C’est là qu’il a rencontré le Bâlois Fritz Cäsar Baumann (1886-1942). Entre «pays», on confraternise, ne serait-ce que pour des raisons linguistiques. Les deux hommes ont beaucoup servi de modèle gratuit l’un pour l’autre. Une salle peut ainsi un superbe portrait de Morach par Baumann, de 1910 qui se situe au seuil du cubisme. En dépit de cette expérience parisienne, les deux hommes se rapprocheront cependant vite de l’expressionnisme. Certains Morach ressemblent ainsi aux décors du «Cabinet du Docteur Caligari», le film qui popularisa le genre en 1919.

Le portrait gravé de Morach par Baumann. Photo Kunstmuseum, Soleure 2021.

Johanna Fülscher (1895-1978) est pour sa part Zurichoise. Je ne dirais pas qu’elle joue un rôle mineur dans cette présentation historique. Il se fait cependant que la femme est bien plus jeune que ses deux acolytes. En 1910, elle avait quinze ans. Autant dire qu’elle intervient sur le tard avec différentes œuvres relevant encore du tâtonnement, plus un magnifique échange postal. Un aller-retour extrêmement bref. Les cent cartes adressées à Morach, qui feront prochainement l’objet d’un livre, ont été expédiées entre le 6 mai 1918 et le 24 avril 1920, le timbre postal faisant foi comme on dit en matière administrative. Johanna appartenait alors à un groupe artistique bâlois, éphémère comme bien d’autres, «Das neue Leben» (1918-1920). Sa trajectoire, qu’il s’agit maintenant de faire sortir de l’ombre, ne faisait alors que commencer.

La grande époque

Dans les années 1910, moment sur lequel se concentre cette exposition proposée par Christoph Vögele, Baumann et Morach donnent en revanche le meilleur d’eux-mêmes. Comme leurs collègues expressionnistes allemands, ils vont ensuite s’affadir. Cela dit, il faudrait peut-être une fois montrer la suite de leurs créations, pour l’instant occultée. Avant et pendant la guerre, il y a cependant en eux une force étonnante. Une fulgurance qui ne saurait durer. Elle éclate notamment dans la gravure sur bois. Un genre «primitivisant» qu’ont aussi cultivé, de l’autre côté de la frontière, des gens comme Kirchner, Otto Müller ou Erich Heckel. Vous me direz que Dufy a lui aussi pratiqué la xylographie en France au même moment. Mais ce n’est pas la même chose. La séduction remplace ici la violence.

Christoph Vögele, le directeur de l'institution. Photo Kunstmuseum, Soleure 2021.

De Morach et surtout de Baumann, il y a ainsi aux murs des pièces majeures. Elles frappent par leur stylisation. Leur force quasi tellurique. L’usage qui y est fait d’épais traits bien noirs. Les deux hommes ne font pourtant toujours pas officiellement partie des «grands» du genre. Ils restent sans doute géographiquement trop marginaux. Epargnée par les guerres, la Suisse ne passe en plus pas pour le pays des grands éclats. Ceci en dépit alors de Hodler dans un certain genre. Et de Dada dans l’autre. Il me semblerait bon de réviser cette manière de voir. Du moins dans les régions francophones. Outre-Sarine, les idées se sont vues solidement remises en place depuis un certain temps.

Un don familial

Un dernier mot. Presque toutes les œuvres présentées dans un corridor et trois grandes salles possèdent la même origine. Il s’agit d’un don effectué en deux fois (2017 et 2019) par Hugo Stüdeli (2). L’homme est un neveu d’Otto Morach, dont une superbe toile vient par ailleurs d’entrer dans les collections du musée. Il existe ainsi un fonds dans un musée public. Un fonds qui ne s’est pas perdu dans une masse graphique trop importante, comme c’eut été le cas au Kunstmuseum de Bâle ou à l’ETH de Zurich. Il s’agit désormais là d’une particularité soleuroise. L’actuelle présentation, qui se complète au rez-de-chaussée par une grande exposition rétrospective dédiée au photographe et peintre Claudio Moser (né en 1959) et par un accrochage de peintures créées en Suisse entre 1939 et 1945, en forme la preuve!

(1) Christoph Vögele part à la retraite en 2022. Il sera remplacé, on le sait déjà depuis quelques mois, par Katrin Steffen.
(2) Ce dernier avait déjà fait un très important don de toiles de Morach (une centaine) su Kunstmuseum d'Olten en 2015.

Pratique

«Fritz Baumann, Johanna Fülscher, Otto Morach, Ein künstlerischer Austauch», Kunstmuseum, 30, Werkhofstrasse, Soleure, jusqu’au 5 avril (mais l’exposition aurait dû ouvrir le 23 janvier…), Tél. 032 624 40 00, site www.kunstmuseum-so.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 17h, les samedis et dimanches dès 10h.

L'une des cartes de Johanna Fülscher. Photo Succession Johanna Fülscher, Kunstmuseum, Soleure 2021.

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