Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FINANCEMENT/Les musées privés suisses se retrouvent à la peine

Crédits: Photo tirée du site de Crans-Montana

Je ne vous apprendrai rien. Il y a une dizaine de jours, la Fondation Pierre Arnaud de Lens (Lens en Valais, pas le Lens de l'antenne du Louvre) a annoncé qu'elle jetait l'éponge. C'est la fin d'une courte aventure, vu que le musée privé avait ouvert ses portes en 2013. Il n'a reçu que 47 000 visiteurs par an sur les 70 000 attendus (un chiffre déjà revu à la baisse, on en espérait 100 000 lors du lancement). Vingt-huit emplois tombent à la trappe. Et nul ne sait ce qui adviendra du bâtiment, à l'esthétique discutable, construit par l'architecte Jean-Pierre Emery. Notez que Daniel Salzmann, le gendre de Pierre Arnaud, «un homme qui se refuse à l'échec», se bat pour trouver une solution, si j'en crois le «Nouvelliste du Rhône». 

Cette navrante histoire n'est pas unique, et le pire reste sans doute à venir. Il y avait en Suisse 1140 institutions muséales en 2016. Le chiffre a peut-être encore légèrement augmenté depuis. Tout le monde sait que cela fait trop. Pour donner une comparaison, la France, qui se révèle tout de même un rien plus grande, n'en compte guère plus de 1300. La plupart des lieux helvétiques se révèlent en plus relativement récents. Dans les années 1970, notre pays n'en comptait guère plus de 700. Et déjà, à l'époque, une voix comme celle de Michel Thévoz, en charge de la Collection de l'art brut à Lausanne, s'élevait pour se demander si l'Helvétie entière finirait par se retrouver «muséifiée».

Un musée-parapluie 

Il y a évidemment le public et le privé, ce dernier se révélant important en Suisse alors qu'il reste négligeable en France, où les gouvernements successifs ont cru en la seule culture d'Etat. Et toutes les fondations ne visent pas à devenir des musées. Heureusement d'ailleurs... «Leurs créateurs n'imaginent pas avec quelles difficultés elles vont vivre après un départ en fanfare», m'explique un directeur suisse de musée d'art contemporain. «Beaucoup sont selon moi appelées à disparaître.» Le sachant, nombre de fondations privées créées par un collectionneur, un artiste ou leur famille après un décès, cherchent donc le musée-parapluie. Une aussi petite entité que le Jenisch de Vevey en abrite une quantité. Les frais de fonctionnement se voient ainsi évités, même si la Fondation Oskar Kokoschka, la plus importante d'entre elles, possède sa conservatrice. 

Certains tentent néanmoins le grand saut, à l'américaine. Mais il faut penser au long terme. En 1960, lorsqu'il a créé son institution pour l'art allemand autrichien et suisse à Winterthour, Oskar Reinhart avait généreusement doté le bébé. Seulement voilà! Il y a eu la grande inflation des années 1960 et 1970, les dépenses ultérieures, et le musée s'est retrouvé à deux doigts de fermer. Je vous ai déjà dit qu'une solution a été trouvée. Le Reinhart accueille aujourd'hui d'autres fondations, publiques celles-ci, en attendant peut-être d'abriter un jour la Fondation Hahnloser qui a, elle, clos ses portes aux abords de la ville, en dépit de tous ses Bonnard et ses Vallotton.

Un phénomènee récurrent 

Le phénomène n'est pas nouveau. Je rappellerai juste que le BAC (ou Bâtiment d'art contemporain) a accueilli à Genève les voitures de Jean Tua, par la suite vendues aux enchères. Qu'il a existé, toujours à Genève, un autre musée de l'automobile dans Palexpo. Que Pully a abrité, au bord du lac, la Fondation Asher B. Edelman d'art contemporain. Elle n'a pas survécu aux déboires du «trader» américain. Que Gingins, dans le canton de Vaud, a connu une Fondation Neumann, spécialisée dans l'Art Nouveau. Là aussi tout a fini (symboliquement, je le précise) sous le marteau. Il a existé, au bord du lac de Thoune, une Fondation Im Obersteg. Elle s'est prudemment repliée au Kunstmuseum de Bâle, un peu comme un oisillon cherchant un nid. Et vous savez comme moi que, de manière récurrente, le Musée de Penthes, voué aux Suisses de l'étranger, menace d'en rester là. Qu'en est-il par ailleurs du Petit Palais genevois, dont les porte n'ont plus rouvert depuis au moins dix ans? Ce fut pourtant, à l'époque de son fondateur Oscar Ghez, une attraction touristique de la ville...

C'est qu'il en faut des forces financières et de l'imagination pour tenir! Une fondation se doit d'inventer des expositions temporaires, surtout si sa collection reste mince et d'un intérêt régional comme celle de Pierre Arnaud. Il y a ensuite l'usure du temps. C'est celle qui menace aujourd'hui, après quarante ans, la Fondation Gianadda de Martigny, où un problème des succession de posera par ailleurs à terme. Il faut en outre éviter d'avoir les yeux plus gros que le ventre, comme c'est un peu le cas avec le bâtiment de Mario Botta à la Fondation Martin-Bodmer. Cela dit, trop de discrétion nuit aussi. Qui connaît la Fondation Luis Moret, également à Martigny?

L'argent, nerf de la guerre 

Restent heureusement quelques entités à l'abri des problèmes matériels. C'est le cas des Baur à Genève. De la Fondation Abegg de Riggisberg (c'est dans le canton de Berne), véritable capitale du textile ancien, qui n'ouvre au public qu'en été. Mais, vu son fastueux train de vie, la Fondation Beyeler elle-même doit chercher des sous. C'est ce qui arrivera au Musée Barbier-Mueller de Genève. Pour autant que je sache, sa survie est assurée, les collections familiales demeurent richissimes, mais sa direction devra trouver des sponsors pour ses expositions. Un sort bien connu du Musée international de la Réforme, situé juste à côté... 

Alors avant de lancer votre fondation, faites bien vos calculs!

Photo (Site de Crans-Montana): Le bâtiment construit pour la Fondation Pierre Arnaud, qui va fermer à moins que...

Prochaine chronique le mardi 18 avril. Le Musée Maillol de Paris raconte Paul Rosenberg avec l'aide de sa petite-fille Anne Sinclair.

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