Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

FERRARE/Le Palazzo dei Diamanti invite à découvrir Carlo Bononi

Crédits: DR

C'est devenu une tradition. Chaque automne, le Palazzo dei Diamanti de Ferrare organise une exposition de niveau international. Art classique. Nous sommes en Italie. Les présentations alternent entre des formes de création inédites pour le public de la Péninsule (Gainsborough, Zurbaran...) et des rétrospectives flattant le patriotisme local. Il ne faut pas oublier que le duché de Ferrare fut aux XIVe et XVe siècles l'un des principaux foyers de culture de la Renaissance. Construit dans les années 1490, avec une prodigieuse façade de monolithes taillés en pointes de diamant (d'où son nom), le Palazzo a ainsi abrité des hommages remarquables à Cosmè Tura, à Dosso Dossi ou à Giorgio de Chirico, qui y passa la guerre de 1914. Le temps d'inventer ici la peinture métaphysique. L'an dernier, Ferrare se voulait certes plus littéraire. Mais c'était pour fêter avec une exposition fastueuse ayant connu un succès public fracassant (146 567 visiteurs) les 500 ans du «Roland furieux» de l'Arioste, imprimé comme il se doit à Ferrare. 

L'homme de l'année est moins connu, même dans sa propre ville. Il s'agit de Carlo Bononi. Né en 1569, mais la date s'est pas avérée, «le dernier rêveur de l'Officina ferrarese» a énormément produit. Il ne s'agit pourtant pas d'un précoce. Cet enfant de la bourgeoisie a fait de solides études avant que sa famille l'autorise à exercer un métier finalement manuel. Son œuvre connu, qui n'avait jusqu'ici guère fait l'objet d'études scientifiques, se révèle donc postérieur au drame de la «Dévolution». Il faut ici que je m'explique. Jusqu'en 1597, la cité et le duché avaient été aux mains des Este, un très ancienne famille arrivée au pouvoir dès le XIIIe siècle. Mais il s'agissait d'un fief papal! Or les Este, qui avaient toujours eu un penchant pour l'occultisme et une large tolérance pour des religions aussi peu catholiques que le judaïsme et même le protestantisme (la duchesse Renée avait invité Jean Calvin!), se retrouvèrent sans héritier légitime à la mort du duc Alphonse.

Un nettoyage intellectuel 

Qu'allait-il se passer? César, le fils illégitime d’Alphonse, demanda la succession. Dans l'Italie de l'époque, on en avait vu bien d'autres. Le défunt pape Clément VII lui-même avait été un bâtard des Médicis. Mais c'était pour l'Eglise l'occasion de se débarrasser des Este, tout en récupérant un territoire prospère. Ce qui fut fait. César se réfugia dans l'autre duché familial, celui de Modène. Sa descendance s'y maintint sans trop de mal jusqu'en 1859, alors que le pays se réunifiait. La papauté fit dès 1598 pour le nettoyage intellectuel à Ferrare, qui passe pour ne jamais s'en être remise. Elle est alors devenue la ville provinciale qu'elle demeure aujourd'hui. Peu de grands trains s’arrêtent dans la gare d'une bourgade comptant tout de même 135 000 habitants. 

Tout ce qui est postérieur à 1598 garde donc mauvaise presse. D'où ce dédain pour Bononi, que louait pourtant en son temps un concurrent aussi renommé que Guido Reni de Bologne («un peintre extraordinaire»). Un gros travail préparatoire a donc dû se voir mené par les commissaires Giovanni Sassu et Francesca Capelletti. Il leur a fallu parcourir les archives, débusquer les œuvres et ensuite les faire restaurer. Notons à ce sujet une grosse surprise. «La Madone de Lorette bénissant Saint Jean l'Evangéliste» du Musée des Augustins de Toulouse offrait une composition un peu déséquilibrée. Et pour cause! Le nettoyage a révélé à droite, caché sous une couche brunâtre, un Saint Jacques le Majeur faisant pendant au Saint Jean. Coucou Saint Jacques!

Une énorme production 

Il y a beaucoup de tableaux (dont un énorme «Saint Paternien guérissant un aveugle») et quelques dessins au Palazzo. Plus quelques œuvres du Guerchin ou de Ludovico Caracci afin de restituer le contexte pictural d'un temps voguant entre Contre-Réforme théologique, caravagisme adouci et classicisme bolonais. Si les débuts de Bononi comportent encore des maladresses, la suite fait preuve d'un étonnant métier. Il y a même quelques chefs-d’œuvre (dont une «Sainte Barbe») dans cette production, avant tout sacrée, destinée à mettre les églises au goût du jour. Et ceci pas uniquement à Ferrare, même si Carlo Bononi s'y est amplement répandu, allant même jusqu'à décorer la quasi totalité de Santa Maria in Vado avec son atelier! Comme l'expliquent bien les cartels de salles, notre homme était à Ravenne en 1612, à Cento en 1613, à Mantoue en 1614. Ce qui constitue peut-être son chef-d’œuvre, ou du moins sa création la plus spectaculaire, se trouve ainsi à la Ghiara de Reggio d'Emilia, où il se trouvait en 1616. Bononi ira enfin à Rome en 1619 pour mourir à Ferrare en 1632. Là, la date semble sûre. 

Assez courtes étant donné les travaux de chantier (le Palazzo est en pleine réfection) qui ont limité les surface expositives à une seule aile du Palazzo, la visite continue dans la ville. Plan en mains. Celui-ci comporte des horaires de visite. Il faut compter une bonne journée, mais le jeu en vaut la chandelle. Un autre jour pourrait se voir réservé à Reggio, qui reste une cité méconnue. Trop près de Parme, peut-être. Mais de toute manière, on n'en finit jamais de visiter l'Italie.

Pratique

«Carlo Bononi», Palazzo dei Diamanti, 1, corso Ercole I d'Este, Ferrare, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 00339 0532 24 49 49. Ouvert tous les jours de 9h à 19h. La Pinacothèque de Ferrare, qui se trouve dans le même bâtiment, propose en outre d'autres œuvres de Bononi dont un colossal «Les Noces de Cana» et un étonnant portrait de Goretto Goretti (presque nu) en Orphée à 14 ans.

Photo (DR): L'une des grande toiles faites pour Santa Maria in Vado. On y sent l'influence du Corrège, vu à Parme.

Prochaine chronique le dimanche 26 novembre. Sophie Calle attire les foules au Musée de la chasse et de la nature de Paris.

 

 

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