Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Féminisme. La National Gallery de Londres s'offre une toile d'Artemisia Gentileschi

L'important autoportrait de l'artiste baroque en sainte Catherine aura pu se voir vanté pour sa qualité ou son importance historique. Eh bien non! C'est le genre qui a joué.

L'autoportrait après restauration.

Crédits: National Gallery, Londres 2019.

Carré comme un foulard Hermès, le tableau n'est pas très grand. Septante un centimètres de côté. La National Gallery de Londres l'expose pourtant comme un trophée dans son grand hall. Il faut dire que le musée vient de payer la chose 3,6 millions de livres, ce qui n'est pas rien. Vous me direz que le musée britannique aurait mieux fait d'acquérir cet Artemisia Gentileschi pour 2 360 000 euros quand cette toile des années 1625-1617 était en vente à Paris chez Drouot, le 19 décembre 2017. Mais c'est comme ça. Une institution publique ne peut jamais prévoir combien l’œuvre convoitée finira par coûter aux enchères. Aucune préemption n'est ici possible. Il faut donc qu'un marchand serve, souvent sans le savoir, d'intermédiaire. Le temps de réunir l'argent. Notez cependant que plus d'un million de bénéfice, ce n'est tout de même pas mal pour lui...

Nettoyé à l'anglo-saxonne afin d'apparaître plus séduisant, cet autoportrait en sainte Catherine de l'artiste italienne comble un manque. On pourrait imaginer qu'il fallait à la principale pinacothèque anglaise une toile représentant l'un des artistes phares du début de l'âge baroque. Il eut aussi été possible de mettre en avant le fait qu'Artemisia ait travaillé à Londres en 1638-1639. Elle était venue assister son vieux père Orazio, dont les forces picturales déclinaient. Mais non! Selon Hannah Rothschild, la première femme à avoir intégré il y a quatre ans le Board des Trustees, l'essentiel était «d'augmenter le nombre de tableaux importants du musée peints par des femmes.» On peut comprendre l'objectif. Mais le dire de cette manière là offre tout de même quelque chose de dévalorisant. Artemisia se suffit à elle-même. Il est temps de reléguer à l'arrière plan le viol dont elle fut la victime et pour lequel elle intenta un procès... qu'elle a du reste gagné.

Réaccrochage spectaculaire

Le tableau, dont il existe une autre version assez semblable, n'est pas là uniquement pour des motifs de correction politique, Dieu merci. Il annonce aussi une rétrospective Artemisia en ces lieux courant 2020. L'acquisition récente sert de «teaser». Il reste à souhaiter que l'exposition soit plus réussie que celles de Milan ou du Musée Maillol de Paris. Il s'agit de déterminer les contours exacts les contours d'un œuvre qui échappe en partie aux historiens. Il a été attribué à l'artiste des choses semblant peu dignes de sa main. Il s'agit maintenant de faire le ménage.

La sainte Catherine se trouve dans le hall en face d'un spectaculaire Luca Giordano, chef-d’œuvre du baroque napolitain. Là, il s'agit de montrer le nouveau cadre donné à cette toile. Un éblouissant morceau de sculpture en bois doré. D'époque, bien entendu. La National Gallery tient à sertir ses tableaux le mieux possible. Le musée ne s'arrête pas là. La partie consacrées aux primitifs du XIIIe au XVe siècle vient de se voir repensée dans l'aile Sainsbury. Les visiteurs en reçoivent une impression d'inédit à bon compte. Un nouvel emplacement peut tout changer.

Bouger pour créer du neuf

Comment les choses se présentent-elles sur le plan pratique? Le carton pour la «Sainte-Anne» de Vinci a quitté sa petite salle obscurcie pour se retrouver avec d'autres œuvres milanaises à la place des trois Piero della Francesca, en place ici là depuis vingt ans. Le «Wilton Diptych» (français? anglais?) des années 1400 le remplace. Les tableaux flamands, qui étaient mêlés aux panneaux italiens, se retrouvent au milieu d'autres pièces nordiques. Le Cima da Conegliano bouchant la perspective, depuis l'inauguration en 1991, cette aile dessinée par Robert Venturi est allé se faire voir ailleurs. Certains panneaux sont remontés des caves, tandis que d'autres y descendaient. C'est réussi, à part pour les Flamands. Ils flottent dans une salle trop grande. Mais c'est surtout autre chose. Du neuf. Le but principal de ce musée dynamique aujourd'hui placé sous la houlette de Gabriele Rinaldi.

Pendant ce temps, le Louvre a aussi réorganisé un bout du Département des peintures. L'école française du XVIIe siècle, ou du moins une partie, avec les Poussin. Le résultat désole. Mauvaise lumière, mauvais accrochage, mauvaise couleur de murs. Tout cela montrer des chefs-d’œuvre. La science n'a hélas jamais donné du goût.

Pratique

National Gallery, Trafalgar Square, Londres. Tél. 004420 77 47 28 85, site www.nationalgallery.org.uk Ouvert tous les jours de 10 à 18h, le vendredi jusqu'à 21h.

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