Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Federica Tamarozzi installe "La fabrique des contes" au MEG

Le musée genevois se penche cette fois sur l'Europe. Huit histoires se voient racontées. Le genre, lui, se fait décortiquer. A quoi servent au fait les contes?

L'un des contes, illustrés par le photographe du MEG Jonathan Watts.

Crédits: MEG, Genève 2019

Il était une fois... Deux fois. Trois. Huit fois même. Depuis aujourd'hui 17 mai, le MEG (ou musée d'ethnographie de Genève) nous plonge dans «La fabrique des contes», avec comme cheville ouvrière Federica Tamarozzi. La responsable du Département Europe de l'institution propose une sorte de labyrinthe dans le sous-sol du boulevard Carl-Vogt. Il y a un envers et un endroit, la scène et ses coulisses, le côté pile et le côté face. Le visiteur se retrouve d'une part plongé dans huit univers féeriques et de l'autre dans leurs arcanes. C'est vrai, au fait! Comment décrire un conte? Que nous dit-il? Que nous cache-t-il aussi, que nous soyons enfants ou adultes?

Federica Tamarozzi, les présentations d'abord.
Je suis Italienne, avec des origines mêlant les Pouilles et l'Emilie-Romagne. Je suis arrivée au MEG en 2012, alors que le musée s'apprêtait à rouvrir dans ses nouveaux locaux. Je m'occupe de l'Europe. «La fabrique des contes» est ma première grande exposition à Genève.

On a de la peine à concevoir l'Europe comme un produit ethnographique.
C'est bien là le problème! Par rapport aux autres continents, elle semble moins exotique. Le public pense qu'il trouvera ici moins de surprises et de sujets d'étonnement. Or le MEG possède une collection européenne. La plus forte en nombre par rapports aux autres. Elle compte environ 30 000 pièces. Il suffit de rappeler l'achat des milliers d'objets récoltés par le Genevois Georges Amoudruz dans le bassin alpin. Un extraordinaire ensemble, acquis par la Ville. Il possède à la fois une portée régionale et internationale. Mais cette notion reste mal perçue de l'extérieur. En temps qu'Européens nous sommes à la fois trop bien et pas assez bien pour faire partie du MEG.

Pourquoi une exposition européenne maintenant?
Le musée avait à sa réouverture en 2014 le projet de montrer successivement les cinq continents. L'Europe se trouvait une fois de plus en fin de liste. Il fallait pour elle un projet fédérateur, couvrant une quantité de pays différents. Mais lequel? Quel pouvait être le concept à la mesure de cette mosaïque? C'est ainsi qu'est né un sujet portant sur le conte. Il en existe dans le monde entier, mais le genre a pris chez nous une tournure particulière. Une identité double, finalement. Il s'agit d'une part de balivernes pour les enfants et de l'autre d'éléments d'une identité profonde. Une identité en péril... Jusque dans les années 1950, les gens simples connaissaient jusqu'à cent contes, dans des formes souvent très différentes. Aujourd'hui, c'est presque un signe de grande culture que de pouvoir en citer vingt. Ils sont en général issus des frères Grimm ou de Charles Perrault.

Un dessin de Carll Cneul pour "L'ours amoureux". Photo MEG, Genève 2019.

Quelle est au fait la différence en la matière entre conte savant et conte populaire?
Il n'y a pas de cas bien tranchés. Une fois écrits, mis en forme, rendus littéraires, des contes populaires peuvent devenir savants. Le procédé a commencé tôt, dans l'Italie de la Renaissance. Il y a alors eu les premières collectes, avec une intention de publication. Dans l'autre sens, des récits littéraires, comme «La Jérusalem délivrée» du Tasse ou le «Roland furieux» de l'Arioste, ont donné naissance à des récits imagés que jouent encore les théâtres de marionnettes siciliens. Vous avez aussi des textes se situant à la limite des catégories. «Pinocchio», «La Belle et la Bête», «Ondine» sont à la base des créations d'écrivains. Leur succès durable en a fait des sortes de contes.

Comment les choses se sont-elles passées pour vous sur le plan pratique?
J'ai commencé par beaucoup lire. Je l'ai fait à partir de septembre 2016, quand le projet s'est vu avalisé. Il y avait dès lors un délai. Il fallait être prêts pour le printemps 2019. La première chose à faire était de sélectionner. Je suis finalement arrivée à sept contes, parce qu'il s'agit là d'un chiffre magique. Pensez à «Blanche-neige et les sept nains». Je voulais que les histoires soient aussi diverses que possible, peu connues du public suisse et attestées sous plusieurs formes dans plusieurs pays. Philippe Mathez, qui dirige les projets du MEG, m'a alors suggéré d'ajouter un récit érotique, ce que j'ai fait. Avec cela, nous disposions d'une base. Il fallait voir après la manière dont nous pouvions raconter chaque conte en utilisant des objets européens appartenant au MEG. L'idée est en effet ici, comme pour le bouddhisme japonais et les religions africaines, d'utiliser notre fonds et de révéler au public des pièces qu'il n'a jamais vues, ou plus contemplées depuis longtemps. Il y a au final des emprunts, bien sûr, mais finalement très peu.

Vous avez en revanche passé commande à des illustrateurs.

C'est logique. Il y a dans le conte à l'européenne trois éléments constitutifs. Le premier, c'est bien sûr la parole. Un conte se raconte. Est ensuite très vite venu le livre. Celui-ci comporte depuis longtemps des images. Il y en a déjà pour les ouvrages de Charles Perrault, dont la Fondation Bodmer nous prête gentiment des éditions originales du XVIIe siècle. Nous avons donc demandé à quatre artistes contemporains de s'occuper chacun de deux contes. Leurs styles se révèlent très différents. Camille Garoche a conçu des boîtes, avec plusieurs niveaux de papiers découpés. Lorenzo Mattotti a donné de grands dessins, où domine le noir. Jean-Philippe Kalonji a conçu des œuvres aux tonalités d'aquarelle. Carll Cneut propose des planches très picturales. A eux quatre, ils offrent un support à l'imaginaire du public. Dans les coulisses, où nous déconstruisons les contes, il n'y a en revanche aucune place pour ce type d'images. Nous sommes dans le document. Il s'agit d'expliquer comment fonctionne ce type de fictions. Nous tentons de donner des clefs.

Une photo de Jonathan Watts avec les éléments de "Le pantalon du Diable*. Photo MEG, Genève 2019.

Il fallait pour cela un décorateur.
Nous avons mis ce poste au concours, comme le veut le règlement, alors que les illustrateurs constituaient pour nous des choix. Il s'agissait d'une compétition sur invitation. Cinq cabinets suisses nous ont proposé une scénographie. Celle de Tristan Kobler correspondait le mieux à nos envies. Sa proposition tenait compte de la diversité des contes, en nous plongeant dans huit univers différents. Il y avait un peu d'humour. En plus, nous avons beaucoup aimé la manière dont il imaginait des coulisses. Nous sommes comme derrière les portants d'un décor de théâtre.

Quel est le but final de «La fabrique des contes»?
D'abord, naturellement, de faire redécouvrir des récits oubliés. Mais il s'agit aussi de montrer comment ces fictions peuvent se voir instrumentalisées par les politiques, les éducateurs ou même les scientifiques. Est ainsi né le mythe d'un conte issu d'un génie national, alors qu'il s'agit le plus souvent d'une histoire existant sous différentes formes un peu partout. Nous ne tirons cependant pas de conclusions. A la sortie, le visiteur devrait logiquement disposer d'une boîte à outils.

Lanterne processionnelle autrichienne. Une acquisition récente du MEG. Photo MEG, Genève 2019.

Que sont pour vous les conteurs actuels? Il en existe beaucoup à Genève...
Les conteurs genevois exercent un métier qui s'est créé en Amérique dès les années 1950. Ce sont des professionnels des arts de la scène. Ils proposent une sorte de «one man show». Chacun d'eux se bâtit une identité en se basant sur une tradition. D'où des ambiguïtés. Le conteur s'approprie un patrimoine, s'invente une profession et change la relation que nous avons au conte. Pour plaire à certains publics, il a souvent tendance à édulcorer. Disparaît ainsi ce que le récit peut offrir d'inquiétant ou de rugueux. Apparaît à la place une morale. Cela dit, nous avons bien sûr prévu des conteurs pour les animations qui entoureront «La fabrique des contes».

J'ai oublié de vous le demander, Federica Taramozzi. Combien y a-t-il d'objets présentés au MEG à l'occasion de votre exposition?
Si je compte tout, 453. Plus les livres de la Fondation Bodmer, choisis par Nicolas Ducimetière. Celui-ci m'a d'ailleurs révélé que Martin Bodmer s'intéressait beaucoup au conte. La chose explique qu'il les ait beaucoup collectionné pour sa bibliothèque idéale.

Vous parlez enfin, avec les huit récits mis en scène, de «théâtre de l'imaginaire». Certaines personnes ne seraient-elles pas dotées de davantage de fantaisie que d'autres?
Sans aucun doute. Mais l'imaginaire, c'est comme l'intelligence. Ça se travaille!

Pratique

«La fabrique des contes», MEG, 65, boulevard Carl-Vogt, Genève, jusqu'au 5 janvier 2010. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Catalogue édité par La Joie de lire.

Federica Tamarozzi. Photo DR

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