Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Faut-il restituer des oeuvres ou reconstituer en priorité des ensembles démembrés?

On parle toujours de pillages. Il y a un autre mal, qu'on évoque guère. Des ensembles picturaux ou archéologiques ont été divisés pour des raisons commerciales. Ne faudrait-il pas des rassemblements avec des prêts à long terme?

Fragment de la frise du Parthénon conservée au Louvre. Le marbre a été acquis depuis Constantinople par le duc de Choiseul-Gouffier en 1784. L'homme était alors ambassadeur de France dans l'Empire Ottoman.

Crédits: RMN, Musée du Louvre

On parle beaucoup de restitutions depuis quelques mois. Ce sera l'un des grands thèmes de 2019. Voire de 2020, ou même de 2025. Jusqu'ici, les revendications n'ont été vues que d'un point de vue national, pour ne pas dire nationaliste. Les œuvres devraient revenir à leur point départ. Une vision contredisant le côté universel de l'art naguère promu par l'Unesco, même si certains pays ont été pour le moins dépouillés, par la force puis par le commerce.

Il y a cependant une chose à laquelle nul ne pense. Ce sont les créations démembrées. Quand la Grèce a pour la première fois revendiqué officiellement en 1983 la partie des sculptures du Parthénon se trouvant au British Museum depuis 1817, elle a surtout insisté sur la perte pour le pays d'une partie de son héritage. Le plus raisonnable eut alors été de plaider une réunification. Le problème le plus grave ne me semble pas que ces sculptures du Ve siècle avant Jésus-Christ demeurent loin du nouveau Musée de l'Acropole, inauguré en 2009. C'est à mon avis que personne ne puisse voir ce chef-d’œuvre dans son entier. Un bout de la frise, sauf erreur jamais réclamé, se trouve en plus au Louvre...

Polyptyques coupés en morceaux

Quantité d’ensembles ont ainsi été dépecés au cours du temps. Passant de mains en mains, les fragments ont fini dans des institutions différentes. C'est exceptionnellement que des réunions se voient organisées. Et encore, pour quelques mois à peine. Berlin a ainsi pu montrer pour la première fois depuis des siècles le diptyque d'Etienne Chevalier, peint par Jean Fouquet au milieu du XVe siècle. Ce sommet de la peinture française se trouve pour moité à Berlin, l'autre partie étant ordinairement accrochée à Anvers. Chacun tient bien sûr bec et ongles à son morceau. Conçue comme un tout se répondant, l’œuvre n'existe désormais que sous forme de deux tableaux indépendants. Il a du coup perdu une bonne partie des son sens.

L'Italie a subi d'énormes dommages pour cause de ventilations. La chose vaut surtout pour les polyptyques des XIVe et XVe siècles. Les dégâts ont commencé très vite. Démodés, ces retables ont souvent passé dès le XVIe siècle de l'autel principal à une chapelle secondaire. D'où de premiers coups de scie. Puis, dès la fin du XVIIIe siècle, ces panneaux anciens se sont retrouvés dans le commerce, acquis au clergé par des antiquaires. Il était né un intérêt nouveau pour les «primitifs». Les marchands ont découpé ce qu'ils ont pu afin de vendre aux clients, souvent anglais, des bouts de ce qui fut un jour un ensemble parfois énorme (1). L'idée de ce dernier s'est perdue. Il aura fallu des générations d'experts pour reconstituer les puzzles à partir de photos. Reconstitution virtuelle. Sauf dans de très rares cas, les différents morceaux n'ont plus jamais été réunis pour de vrai.

Emiettement mondial

Là, le drame est bien pire qu'au Parthénon ou d'autres groupes de sculptures antiques. Qui peut lire un retable quand un bout se trouve à New York, la prédelle divisée entre Boston et Budapest et les pinacles dans une collection privée italienne, la partie centrale étant perdue? Personne. Je veux bien que certaines dispositions d'origine restent conjoncturelles, mais tout de même! Je prends un exemple sûr. La récente exposition «Bellini-Mantegna» de la National Gallery londonienne proposait la «Crucifixion» du second. Elle se trouve en temps ordinaire au Louvre. Les petits panneaux allant à sa gauche et à sa droite sont à Tours. Les trois grands du dessus, en revanche, demeurent à San Zeno de Vérone. Une église à laquelle ils ont été rendus par la France après Waterloo en 1815. Il y a donc trois lieux pour une seule entité. Avec un problème tout de même. Impossible d'approcher à Vérone du retable à moins de dix mètres, alors que certains personnages peints par Mantegna mesurent à peine un centimètre...

Que faire? Ne pourrait-on pas, sauf peut-être dans un cas aussi complexe que le Mantegna, réunir les frères séparés? Il faudrait sans doute éviter de parler de restitutions. Le mot fait mal. Il suppose qu'il y a un coupable, et que ce méchant (ou plutôt son descendant) doit offrir une réparation. Mieux vaudrait lancer l'idée de collaboration. Eviter si possible de changer de propriétaire. La chose pose de gros problèmes politiques et légaux. On pourrait imaginer des dépôts à long terme. Ils ne vexent personne. Ces échanges transforment même une vilaine affaire en acte positif. Pour en revenir à l'archéologie, le Louvre possède ainsi le corps d'une statue sumérienne dont New York a la tête, découverte lors d'autres fouilles. Tous le monde trouve très bien que la sculpture tout soit quelques années aux Etats-Unis, puis pour la même durée en France. Il n'y a pas eu besoin d'en faire une drame international, même si personne n'a il est vrai demandé ici l'avis de l'Irak.

Monet, Baselitz, Jasper Johns...

Souvent, les échanges pourraient en plus se révéler mutuels entre grandes institutions. Il faut juste qu'il n'y ait pas de perdant. Il y aurait un progrès, qui bénéficierait tant à l'histoire de l'art qu'au public. On ne peut bien sûr pas totalement revenir en arrière. Nous resterions dans le ponctuel. Pour le reste, c'est trop tard. A la fin du XIXe siècle le politicien Georges Clemenceau déplorait l'éparpillement des «Cathédrale de Rouen» alors toutes neuves de son ami Claude Monet. Il y a aujourd'hui des «Cathédrales» partout. Clemenceau a mieux réussi son coup avec les «Nymphéas», aujourd'hui à l'Orangerie. Plus récemment, François Pinault a acquis à la Biennale de Venise de 2015 une suite de huit toiles de Georg Baselitz. Tant mieux! Aucun problème de recomposition de la série, comme pour les «Saisons» de Jasper Johns, appartenant à quatre collections différentes.

Il faudrait enfin éviter que l'émiettement continue. Est-il admissible que Christie's ou Sotheby's cassent des ensembles, ou plus banalement divisent des paires. Le portrait de Monsieur, lot tant. Celui de madame, lot suivant. Il s'agit là d'un acte irrévocable. Pensez, dans le domaine de l'art islamique, au plus beau manuscrit du monde persan. Un «Livre des Rois» enluminé au XVIe siècle pour Shah Tahmasp. Ce volume énorme est resté entier jusqu'au début du XXe siècle, avant de se voir vendu page après page pour d'inavouables motifs financiers. L'ouvrage n'existera plus jamais en tant que tel, même si les Iraniens actuels font tout pour en récupérer des éléments. C'est pire que pour ne statue africaine revendiquée. Après tout, cette dernière existe dans son entier quelque part, et aucun lieu d'accueil n'est définitif.

(1) On parle d'une trentaine de panneaux pour le polyptyque livré par le peintre siennois Sassetta à Borgo San Sepolcro au XVe siècle. Il y en a en 2019 des fragments dans dix musées différents. On court encore après certains morceaux. Le Louvre en a fait en 1990 un sujet d'exposition.

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