Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Faut-il restituer à l'Afrique? Le livre de l'avocat Emmanuel Pierrat met les choses à plat

Le juriste de l'art veut quitter le registre passionnel. Il fait le point sur la situation engendrée par le discours un peu intempestif d'Emmanuel Macron fin 2017.

Emmanuel Pierrat. Un auteur très productif.

Crédits: DR

Le 28 novembre 2017à Ouagadougou, lors d’un voyage officiel au Burkina Faso, Emmanuel Macron prononçait un discours inattendu sur l’art africain. Le président soutenait que le patrimoine du Continent Noir ne pouvait humainement pas se trouver dans les seules collections publiques et privées européennes. Il s’agissait de propos convaincus, certes, mais tout de même un peu opportunistes. La France conserve de très gros intérêts dans ses ex-colonies. Dès lors, presse et public ont commencé à causer restitutions, une chose dont les différents gouvernements Hollande ne voulaient même pas entendre parler. On connaît la suite. La nomination de Felwine Sarr et de Bénédicte Savoy pour faire un rapport. Un Noir et une Blanche. Un homme et une femme. Bref, l’incarnation même du politiquement correct.

Le tandem nommé en mars 2018 a rendu son rapport après huit mois. Plus extrémiste que prévu. Considérée comme une modérée au départ, Bénédicte Savoy s’était bien radicalisée depuis 2017. Felwine Sarr reste lui un proche des Indigènes de la République, du moins selon certains. Il fallait donc tout rendre, ou presque. Autrement dit les pièces conservées non seulement au Quai Branly, mais dans de nombreux musées de France. Toute œuvre, tout objet acquis ou collecté durant l’ère coloniale se voyait entaché de vol. Seules les pièces achetées à un juste prix devant des témoins fiables par des vendeurs consentants pouvaient échapper au retour en Afrique. Autrement dit quasi rien. Il n’existe pas de documents pouvant prouver une emplette équitable remontant à un siècle. Le couple a en effet inversé un principe juridique fondamental, la présomption d’innocence. En cette matière, ce serait aux accusés de prouver leur bon droit.

Réactions extrêmes

Les réactions à ce rapport, paru immédiatement en librairie sous un titre choc alors qu’il devait rester confidentiel, se sont bien sûr révélées extrêmes. Les Savoy-Sarr avaient pour eux un puissant lobby, fait de journalistes simplificateurs, d’universitaires bien-pensants et de jeunes utopistes (1). La diaspora africaine, si forte en France, a été laissée hors jeu. Pas assez intellectuelle. Les opposants aux restitutions avaient pour se fâcher le fait de ne pas avoir été consultés. Les duettistes n’avaient pas donné voix aux conservateurs de musée, aux marchands ou aux collectionneurs. Au nom de leur conception de la justice, Bénédicte et Felwyne ont piétiné ce que je me permettrai d’appeler l’éthique. Ils préféraient les grandes idées et les grands mots. Ils sont ainsi parlé de «dévulnérabilisation» de l’Afrique. Voilà qui est plus valorisant!

Le livre choc. Photo DR.

Il fallait ce long préambule pour parler du livre d’Emmanuel Pierrat. L’avocat de tous les puissants du monde artistique, qui est aussi collectionneur d’art tribal, a sorti cet automne «Faut-il rendre des œuvres d’art à l’Afrique?» Vous avez noté le mot «des», qui donne l’idée d’une chose partielle, et non pas le «les» généraliste des Savoy-Sarr. Le Français entend avec ce volume mettre les choses à plat. Sans préjugés. Il faut enlever à la question ce qu’elle possède de passionnel, et par conséquent de malsain. Autrement, les deux parties vont se braquer. Et on entrera dans le mur, avec toute l’acrimonie que cela suppose. Le juriste va donc donner des faits et rien que des faits, en les remettant tout de même dans leur contexte.

Bénédicte Savoy en 2010. Photo DR.

Il y a d’abord la loi. Emmanuel Macron, tout Président Soleil qu’il semble, n’est pas propriétaire du contenu des musées français. Le principe d’inaliénabilité existe. Il faut que les parlements lui donnent le feu vert. Il y a ensuite la réalité des demandes. Si le Sénégal, dont le patrimoine conservé demeure minuscule, réclame tout en retour, ce n’est pas le cas des autres pays. Le rapport Sarr-Savoy a ainsi inventé, ou tenter de provoquer des exigences n’ayant jamais été formulées. De l'Ethiopie, par exemple. Il n’a pas voulu voir la réalité des musées africains, pour la plupart inexistants ou en ruine. Ces institutions, Pierrat qui voyage très souvent en Afrique, les connaît bien. Il y a chez eux un énorme travail à faire. Et ce sans réelle volonté gouvernementale (2). On est gêné de lire que le plus gros projet du continent soit financé en ce moment par des Coréens, alors que l’Afrique connaît un véritable néo-colonialisme asiatique. Le livre a été écrit début 2019, pour sortir en librairies courant septembre. Il apparaît donc un peu obsolète. Il me semble symptomatique d’avoir entendu depuis que le Bénin, devant recevoir au plus vite 26 statues conservées au Quai Branly, n’était de son propre aveu "pas prêt à les accueillir".

Art universel ou pas?

D’autres questions se posent. Elles touchent à l’universalité de l’art. Si on poussait jusqu’au bout le raisonnement des Savoy-Sarr, selon Emmanuel Pierrat, la création serait désormais nationale sur le plan de sa conservation. Si sévèrement nationale que chaque pays d’Afrique ne pourrait montrer que ses propres créations passées et présentes. Une idée que l’on pourrait, pourquoi pas, étendre à l’Europe. Les impressionnistes seulement en France. Michel-Ange uniquement en Italie. Et ainsi de suite. Mieux vaut selon Pierrat l’idée d’un art ambassadeur à ce nationalisme étroit. L’avocat défend donc les grandes bastringues comme le Louvre ou le British Museum, du moins dans leur concept. Il faut des «musées monde», ne serait-ce que pour créer du liant entre les hommes (et les femmes). Après tout, pourquoi pas des statues gothiques de qualité dans un musée sub-saharien? Il y aurait alors un autre type de partage. Car il faudra bien un jour partager, ne serait-ce pour commencer que des connaissances et des compétences.

Ce livre foncièrement raisonnable, bien argumenté et basé sur une solide culture, souffre cependant de deux défauts. D’abord, il comporte de nombreuses digressions. Destinées à aider le grand public, elles font parfois perdre de vue le vrai sujet et ses enjeux de vue. Autrement, le texte paraît un peu hâtif, avec des redites. Pierrat, qui brasse de grosses affaires judiciaires et voyage beaucoup, en fait trop et va trop vite. Il suffit de lire la liste de ses livres publiés. Trois ou quatre chaque année. A cette aune-là, Eric-Emmanuel Schmitt demeurerait presque silencieux. «Faut-il rendre des œuvres à l’Afrique?» produit du coup l’effet d’un brouillon. D’une esquisse. C’est dommage dans la mesure où il s’agit là d’une vraie réflexion dans un domaine aujourd’hui miné par les sentiments et les ressentiments.

(1) Jouant aux victimes, puisque nous sommes dans une époque de victimisation, les auteurs ont cependant prétendu d’être la proie d’un lobby anti-restitutions…
(2) Les pays africains ne font ainsi rien pour racheter sur le marché, alors que les prix ne sont pas tous colossaux. Ils manquent du reste de collectionneurs. L'art contemporain, notamment congolais, a ainsi ses débouchés en Occident. Est-ce bien normal?

Pratique

«Faut-il rendre des œuvres à l’Afrique?» d’Emmanuel Pierrat, aux Editions Gallimard, 282 pages en comptant les abondantes annexes.

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