Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Expositions en musées. Vers une année noire, grise, blanche ou retrouvant des couleurs?

Certaines manifestations naguère annoncées en Suisse ont disparu des programmes. Le temps des "méga-shows" semble passé. Un désastre, vraiment?

La Fondation Beyeler, avec un événement festif "à l'ancienne".

Crédits: Matthias Mangold, Fondation Beyeler, Bâle.

Tiens! L’exposition Goya a de nouveau disparu du calendrier donné sur son site par la Fondation Beyeler de Bâle. Organisée la main dans la main avec le Prado de Madrid, elle devait se dérouler en été 2020, puis à la même saison en 2021. Envolée! A ce moment-là, le musée privé accueillera à sa place Elafur Eliasson. Récemment vu au Kunsthaus de Zurich, le Nordique à la mode devrait notamment proposer une installation dans l’étang jouxtant le bâtiment de Renzo Piano. Pour la suite automnale, l’exposition ici vouée aux peintres femmes, de Berthe Morisot à nos jours, a en revanche refait surface. Elle s’était éclipsée un certain temps. La revoilà! Tout peut encore changer d’ici l’automne. Ni la pandémie, ni surtout les épidémiologues n’ont dit leur dernier mot!

Ce tangage illustre bien les incertitudes des institutions depuis un an. Elles n’en finissent plus de faire et de défaire leurs «chemins-de-fer» annuels, sans cesse bousculés par des mesures sanitaires ou des conditions de prêts. Le problème tient en effet beaucoup aux emprunts internationaux et à l’existence de coproductions non moins panachées. Depuis trente ans, les musées ont pris l’habitude d’aller se servir ailleurs, si possible chez les plus importants de leurs confrères. Ils le faisaient comme s’il s’agissait là de garde-manger, où il suffirait de puiser. Avec les frais que la chose suppose, tout de même! Si tout se faisait encore à la bonne franquette dans les années 1970, les administrations institutionnelles se sont mises à pédaler dans la semoule, à l’image de celle des Etats. Les contrats de prêts se sont complexifiés, avec ce que cela suppose d’assurances, de sponsors, de frais de transport et d’accompagnateurs jouant les mouches du coche. D’où une escalade vertigineuse qui coûts, qui a fini par créer des expositions à plusieurs millions. Pour en revenir à la Fondation Beyeler, il avait fallu qu’un mécène débourse une somme hallucinante (on a parlé d’un million) pour qu’un chef-d’œuvre de Paul Gauguin traverse l’Atlantique depuis Boston.

Un système paralysé

Ce qui était devenu un système en forme de boule de neige se retrouve aujourd’hui paralysé. Les frontières se crispent ou se bloquent. Les coûts de transport augmentent du coup encore. Le prix de la difficulté. Les mécènes se tâtent dans la mesure où ils risquent de débourser beaucoup d’argent pour des manifestations qui se verront interrompues, repoussées ou finalement annulées. L’an dernier, les sculpture de la Renaissance italienne au Louvre et Matisse à Beaubourg ne seront demeurées visibles que deux ou trois semaines, avant l’interminable fermeture des musées français depuis quatre mois. Outre-Atlantique, où presque tout demeure privé, les problèmes se révèlent cependant bien pires que chez nous. Ici, on licencie beaucoup et l’on a commencé à vendre un peu. Certaines maisons doutent désormais de leur pérennité. Autant dire que le moment n’est pas à l’organisation de méga-expositions accomplissant un parcours de trois ou quatre étapes. Nous sommes à New York ou à Houston en zone sinistrée, ce qui n’est pas le cas en Europe pour les musées.

Le problème posé par les expositions prévues ne tient pas qu’aux dépenses. Il dépend aussi des recettes. Vous allez sans doute ici penser aux jauges. Certains lieux expliquent gravement qu’ils ne pourront accueillir durant les restrictions dues à la pandémie que la moitié, voire le quart, de leur nombre de visiteurs habituel. D’où des encaisses fortement à la baisse. C’est là une vision glorieuse des choses. La vérité vraie est que la demande a fortement diminué. Il y a d’une part l’impossibilité technique. Pour prendre à nouveau mon exemple bâlois, la Fondation Beyeler a d’un coup perdu son public français et allemand, bloqué chez lui. N’est pas seule en cause la quasi impossibilité de voyager en ce moment. Il existe chez beaucoup de visiteurs potentiels une réelle crainte, un peu irrationnelle. Ne serait-ce pas dangereux que de regarder de la peinture? Les jauges autorisées ne se voient du coup quasi jamais atteintes. Afin de relancer la machine, le Kunstmuseum de Bâle (ne quittons pas notre poste d’observation!) prévoit ainsi une semaine de totale gratuité à partir du lundi 1er mars, jour de réouverture en Suisse.

Une certaine lassitude

Si vous avez ici la situation actuelle, quel sera alors le «monde d’après»? Personne n’en sait évidemment rien, mais quelques grandes probabilités se dessinent. La première est la disparition, du moins en grande partie, des méga-expositions déjà critiquées depuis une dizaine d’années. Il y a bien sûr l’empreinte carbone évoquée par les écologistes. Mais là nous nageons (ou plutôt nous volons) en pleine hypocrisie. Que sont les transports en avion de quelques tableaux par rapport aux innombrables charters quotidiens conduisant les touristes faire leur «shopping»à Amsterdam, Lisbonne ou Barcelone? Mais, outre les coûts, devenus absurdes, il s’est aussi dégagé à la longue une impression de répétition. Le malheureux Léonard de Vinci, qui a fait en 2019 un carton au Louvre, a été pressé comme un citron. Il y a eu trop de Monet, de Picasso ou de Van Gogh. D’où une certaine lassitude. Je ne sais pas qui aura attiré le Van Gogh 2020 de Padoue, parfaitement inutile dans la mesure où le même commissaire Marco Goldin en avait déjà monté un autre à Vicence en 2017 (1). Dix-neuf minutes de train entre les deux cités! Mis à ce rythme-là, on a frôlé le «donnez-nous notre Van Gogh quotidien».

Que faire à la place de ces «shows» dans les institutions ayant supporté le choc? Beaucoup d’amateurs pensent qu’il faut remettre les collections au centre des activités. Depuis trente ans, elles ont été lâchées. Abandonnées. Humiliées. Tout a été fait pour pousser le public dans les manifestations temporaires, devenues des locomotives sans wagons. D’où une désertification des salles permanentes, qui a parfois poussé des musées à en diminuer le nombre de manière presque insensée. Il y a déjà vingt ans que des spécialistes prônent leur revalorisation, notamment par rotation des œuvres. C’est à partir des fonds muséaux, et non de ruineuses importations, que doivent se créer des expositions trouvant leur sens. Notez que certaines institutions le font déjà. Pour prendre un seul exemple (non bâlois cette fois!), le Mamco genevois va proposer dès le 2 mars un énorme accrochage sur trois étages montrant presque uniquement des œuvres lui appartenant. Il rejoindra ainsi l’Ariana de la même ville montrant «son» Japon.

La force des réserves

Evidemment, la chose suppose de disposer de gigantesques réserves. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Le MCB-a de Lausanne, qui se débrouille plutôt bien, vit avec 10 000 œuvres seulement. Mais il y a le Kunsthaus de Zurich, le Kunstmuseum de Bâle et sans doute celui de Berne. L’Elysée à Lausanne. Le Zentrum Paul Klee. Le MAH genevois, si l’on s’y prenait bien (2). La Fondation Bodmer à Cologny. Et finalement les Beyeler eux-mêmes. Personne n’a revu, sinon dans son intégralité du moins dans son essence, la fabuleuse collection formée par Ernst et Hildy Beyeler depuis l’ouverture au public de la fondation en 1998. Il a toujours semblé ici plus valorisant d’emprunter ailleurs (1). La fondation a du coup fini par ressembler à celle des Gianadda à Martigny (pour sa part sans réelle collection) en plus chic.

Alors, 2021? Comment les choses vont-elles se dérouler? Eh bien, on verra! Sera-ce une année noire, où tout tient de la défaite? Une année blanche, où il ne se sera rien passé? Une année grise, dégageant une impression de terne médiocrité? Ou enfin une année où des spécificités locales auront peu à peu repris leurs couleurs? Réponse le 1er janvier 2022. En partie seulement. Pour un retour à la normale, les musées britanniques (très touchés dans leur fonctionnement en dépit de leurs énormes richesses en œuvres) parlaient déjà, après le premier confinement printanier, de 2025. Alors, vous pensez, maintenant….

(1) Il faut dire que la fondation prévoit un bâtiment signé Peter Zumthor. 

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