Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EXPOSITION/Le Palazzo Strozzi montre "Il cinquecento a Firenze"

Crédits: DR

L'escalier tient de l'épreuve, voire de l'ordalie (1), mais le résultat en vaut la peine. Le visiteur accède en effet à l'étage noble du Palazzo Strozzi, le premier bâti à la fin du XVe siècle sans dépôts, ni magasins. Nous sommes tout de même alors dans une cité de banquiers et de marchands. Le Strozzi ont vu grand et large. Les salles sont immenses, et par ailleurs très hautes. Ceux qui ont vu ici la récente rétrospective Bill Viola s'en souviennent. L'exposition «Il cinquecento à Firenze» suit le même parcours, avec un thème finalement proche. Le vidéaste américain s'est souvent inspiré de la grande peinture toscane des XVe et XVIe siècles. 

Montée par Carlo Falcioni et Antonio Natali (l'ex-directeur des Offices), l'actuelle manifestation constitue le troisième volet d'un triptyque. En 2010 s'était tenu ici l'hommage à Angelo Bronzino (1503-1572). Une révélation. Ce portraitiste élégant et glacé, cet auteur de mythologies raffinées avait laissé la place en 2014 au tandem Rosso Fiorentino (1495-1540)/Jacopo Pontormo (1494-1557), deux des génies les plus tourmentés de la Renaissance. Il fallait une suite au feuilleton. Restait à montrer la seconde génération des maniéristes florentins. Des hommes ayant encore complexifié les compositions de leurs prédécesseurs. Avec eux, c'est un empilement de corps dénudés. Une multiplication de gestes anti-naturels. Un éblouissement de couleurs rares. Une suprême sophistication des sujets, aux allures de rébus. Il s'agit bien là d'une peinture cultivée, que rejettera la fin du siècle au nom des convenances. A la fin de l'exposition, le visiteur entre dans le monde austère de la Contre-Réforme qui, toute tournée contre les protestants qu'elle soit, constitue elle aussi une révolution théologique.

Un monde qui se rigidifie 

Entre les années 1550, quand commence l'itinéraire, et la première décennie du siècle suivant, le monde a donc changé. L'humanisme a rejoint la foi. Le pouvoir s'est figé. Banquiers devenus ducaillons, les Médicis sont désormais légitimés par des alliances avec toutes les têtes couronnées, des Valois aux Habsbourg. Comme ailleurs, l'absolutisme va s'accentuant, ce qui n'empêche pas en Toscane une solide administration. La peinture elle-même a changé de statut. Chef d'orchestre des fastes grands-ducaux, Giorgio Vasari n'a pas créé qu'une Académie du dessin, celui-ci exerçant selon lui un primat sur les autres arts. En 1550, puis en 1568, il a sorti ses «Vies». Ses livres transforment en héros non plus des princes ou des prélats, mais des plasticiens. Vasari a fondé (à une époque où n'existait ni la photo ni l'ordinateur) l'histoire de l'art telle que nous la concevons aujourd'hui. Une succession de génies, ces derniers étant comme par hasard souvent Toscans. 

L'accrochage commence par deux retours en arrière. Un nu masculin en plâtre restauré de Michel-ange et une «pala» d'autel nettoyée d'Andrea del Sarto représentent la haute Renaissance dans l'entrée. La salle suivante abrite des œuvres de Bronzino, de Rosso et de Pontormo indisponibles en 2010 et 2014. Son mur du fond propose ainsi une stupéfiante confrontation entre les «Déposition de Croix» des trois artistes. Une conjonction astrale a permis la chose. La Chapelle Capponi de Santa Felicita abritant le Pontormo est en travaux. Idem pour le Musée de Besançon, qui possède le Bronzino. La Pinacothèque de Volterra n'avait plus qu'à se séparer du Rosso, une composition plus intellectuelle, aux formes presque géométriques. L'apothéose reste pourtant le Pontormo, qu'il faut en temps normal deviner en se tordant le cou à travers un grillage. C'est l'un des plus étonnants chefs-d’œuvre de la Renaissance, aux couleurs acidulées allant du rose vif au vert menthe. Dans cet espace abstrait, immatériel, le spectateur ne distingue aucune Croix.

Noms presque inconnus 

La suite peine un peu à garder un tel niveau. Vasari est moins bon peintre que dessinateur, architecte (c'est lui l'auteur des Offices) et bien sûr historien. Dans le trajet, voulu thématique, il y a du coup de la place pour des noms inconnus, du moins de moi. Qui a entendu parler de Girolamo Macchietti, de Mirabello Cavalori ou de Carlo Portelli, dont les œuvres ont bénéficié du traitement médical voulu? Jusqu'à ces dernières années, la fin du XVIe siècle florentin restant méprisée des historiens, leurs toiles demeuraient encore encroûtées dans des églises à peine éclairées. Il y a des révélations parmi ces artistes, parfois venus de loin afin de travailler pour les Médicis. Je ne savais pas que le Flamand Stradanus, spécialiste des scènes de chasse, s'était attelé à des compositions religieuses. Je ne connaissais pas les toiles ici montrées de son compatriote Pietro Candido. Un bel artiste, qui a reçu il y a quelques années un hommage mérité à Volterra. Un homme opérant aussi le lien avec l'Est. Comme Friedrich Sustris, il exportera plus tard la manière toscane dans une Munich provisoirement italianisée. 

La fin de la visite illustre le monde austère de la Contre-Réforme, promue dans le duché par des Médicis, devenus bigots après avoir été d'intenses jouisseurs. Il y a là des pièces de qualité inégale. Nous sommes dans un moment de transition, qui aboutira non sans mal au baroque, plutôt sage en Toscane. Jacopo da Empoli, honoré il y a peu dans sa ville (Empoli, donc), me semble cependant un grand peintre à explorer une fois plus avant. Alessandro Allori, le fils adoptif de Bronzino, pourrait lui aussi faire l'objet d'une vaste rétrospective.

Le Christ de Giambologna 

Et les sculptures, me direz-vous? Elles jouent un rôle secondaire dans cette présentation pourtant pourvue par ses décorateurs d'éclairages dramatiques sur fond noir. La vedette en est bien sûr Giambologna, le génie pris entre Michel-Ange et le Bernin. Lui aussi venait de Flandres, même si Douai se situe aujourd'hui en France. C'était la star des Médicis, qui consentaient parfois à le laisser travailler pour une cour étrangère. De Jean de Boulogne, il y a ici un Christ prodigieux en bronze, comme il se doit restauré. Ce chef-d’œuvre illustre l'ascension des grands artistes alors. Son auteur l'a créé pour sa propre tombe, située dans la chapelle acquise par ses soins dans l'une des églises les plus aristocratiques de la ville, l'Annunziata. Belle revanche pour un homme resté illettré (ou presque) et n'ayant jamais vraiment appris l'italien! 

(1) L'ordalie est un jugement de Dieu. Ceux qui survivent à l'épreuve sont jugés innocents.

Pratique

«Il cinquecento a Firenze», Palazzo Strozzi, piazza degli Strozzi, Florence, jusqu'au 21 janvier. Tél. 0039 055 264 51 55, site www.palazzostrozzi.org Ouvert tous les jours de 10h à 20h, le jeudi jusqu'à 23h. 

Photo (DR): Le célèbre ange portant le Christ dans «La descente de Croix» sans Croix de Jacopo Pontormo.

Prochaine chronique le jeudi 26 octobre. Cette fois, c'est bien le Mamco!  

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