Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Exposition et livre. Emmanuelle Polack raconte "Le marché de l'art sous l'Occupation"

Entre 1940 et 1944, il s'est vendu un nombre d'oeuvres incroyable en France, dont beaucoup provenaient de spoliations à des familles juives. La chercheuse a creusé son sujet autant que possible.

Vente publique à la Galerie Charpentier en juin 1944. Nous sommes à deux mois de la libération de Paris.

Crédits: LAP/Roger Viollet/Couverture du livre.

En danger de mort aujourd'hui, vu la raréfaction des ventes s'y déroulant, l'Hôtel Drouot a longtemps semblé insubmersible. L'endroit a fonctionné sous le canon de la «Grosse Bertha» en 1918. Il n'a jamais fermé en Mai 68. Comme on pouvait s'y attendre, le rideau n'est pas tombé entre 1940 et 1944. L'établissement (qu'un nouvel immeuble a remplacé dans les années 1970) fonctionnait alors à plein régime, tout comme la Galerie Charpentier, située en face d'un Elysée déserté. Charpentier est aujourd'hui occupé par Sotheby's France.

Reste que ce marché était véreux. Je dirais même vérolé. Il y avait quantité de vilains asticot dans les fruits proposés aux amateurs venus de plus en plus nombreux. Longtemps occulté (le monde du spectacle a été «outé» dès 1976 par le film d'André Halimi «Chantons sous l'Occupation»), ce sujet passionne aujourd'hui pour toutes sortes de raisons. Il y a les bonnes. La justice des restitutions aux descendants des propriétaires légitimes. Et les mauvaises. Le commerce juteux que font certains avocats et les maisons d'enchères autour de la chose.

Des faits et encore des faits

Emmanuelle Polack a pris le sujet à bras le corps dans «Le marché de l'art sous l'Occupation, 1940-1944», sorti sous forme de livre chez Taillandier et présenté en tant qu'exposition au Musée d'Art et d'histoire du judaïsme à Paris. Il s'agit d'une spécialiste de la question. Dès 2009, la chercheuse a produit deux ouvrages sur Rose Valland, la femme qui avait eu l'intelligence de noter les arrivées d’œuvres spoliées par les Allemands au Jeu de Paume dans des carnets, tenus secrets. Elle a donné plus tard un troisième livre avec Philippe Dagen, par ailleurs son maître de thèse. Le monde est petit. C'est néanmoins Laurence Bertrand Dorléac qui préface l'actuelle publication, en partie financée grâce à la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

L'ouvrage se veut sec. Emmanuelle Polack travaille au scalpel. Des faits. Encore des faits. Pas de commentaire. Aucunes grandes phrases. L'historienne démonte ce qui est rapidement devenu un système. Tout n'est de loin pas spolié dans ce qui se vend de mieux en mieux, les cotes ayant été multipliées par neuf en cinq ans. Il règne en fait un abominable mélange. Des marchands allemands (dont Hildebrand Gurlitt) font leur marché en France. Certains travaillent pour le pharaonique musée que le Führer veut installer à Linz. Il se tisse des liens parfois étroits entre collaborateurs français et agents hitlériens. La Suisse sert de plaque tournante. J'ai même repéré dans le texte le Genevois Aimé Martinet, non identifié («un certain Martinet»). Un futur donateur de nos musées locaux. A la Libération, il y aura peu de remous contrairement à ce qui s'est passé dans les milieux du cinéma ou de l'édition. Bien des gens épinglés continueront à faire carrière, alors que les œuvres volées sortent peu à peu de l'ombre.

Un indispensable répertoire

Le livre comprend bien sûr un texte. Il vaut aussi par ses 85 pages de notes biographiques et bibliographiques. Un travail de bénédictin, ou plutôt de bénédictine. Il y a ainsi, en bref, les vies de tous les protagonistes, avec l'indication de leurs réseaux. Elles permettent d'apprendre bien des choses n'ayant pas trouvé leur place dans le corps central d'un ouvrage qui se révèle du coup indispensable.

Pratique

«Le marché de l'art sous l'Occupation, 1940-1944», d'Emmanuelle Polack, aux Editions Taillandier, 303 pages. L'exposition dure jusqu'au 3 novembre au Musée d'art et d'histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris. Tél. 00331 44 42 38 77, site www.mahj.org.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, jusqu'à 21h le mercredi.

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