Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Ex Monsieur Orsay, Guy Cogeval se raconte dans les "Mémoires d'un anti-héros"

Il s'agit d'un livre d'entretiens, conduits par Caroline Dubois. L'ancien directeur raconte comment il a à la fois modifié l'architecture d'un musée, ses collections et le regard porté sur le XIXe siècle.

Guy Cogeval devant de portrait par James Macneill Whistler de sa mère. Une icône du XIXe siècle.

Crédits: Dominique Fager, AFP

Un profil extraordinaire, avec un nez en bec d'aigle. Guy Cogeval a toujours l'air de vouloir foncer sur sa proie. Il a pourtant dû lâcher sa prise la plus exceptionnelle, après en avoir fait son nid durant dix ans. Guy Cogeval a quitté la tête du Musée d'Orsay pour s'occuper d'un Centre d'études des Nabis et du symbolisme restant pour l'instant foireux. A 65 ans, l'homme n'est pas près de raccrocher, même si on en a longtemps parlé comme d'un grand malade. Malade physique s'entend. Cela dit, les sautes d'humeur de Guy ont parfois dépassé les murs de son institution pour faire jaser jusque dans la presse. Les journalistes ne sont pas tous de bons garçons et de gentilles filles.

Cogeval publie aujourd'hui ses mémoires. Oh, il ne s'agit pas là d'un texte continu, écrit d'une plume nostalgique ou acrimonieuse! Edité chez Skira, l'ouvrage consiste en une suite d'entretiens, ce qui fait toujours très chic. Caroline Dubois lui a tendu le micro. Dire qu'elle lui a servi la soupe semblerait en effet désobligeant. Il y a pourtant de cela. Les questions ne se font jamais insidieuses. Elle ne visent pas à un approfondissement. Il s'agit juste pour la dame de relancer le débat, son interlocuteur ayant tendance à digresser, ce qui me semble d'ailleurs bon signe. Ce sont les digressions qui font les bons livres de souvenirs.

De Lyon à Montréal

Le lecteur apprendra donc peu de choses sur les débuts de l'homme, qui a été au Musée des beaux-arts de Lyon en 1987-1988, puis au Louvre de 1988 à 1992 avant de prendre la direction du Musée des Monuments français à cette dernière date. Guy a en effet réussi un brillant examen de conservateur dans un pays adorant les bêtes à concours. Cela ne l'a pas empêché de vite devenir un homme de musée atypique dans un milieu où on les aime bien calibrés, un brin castrés, sans aucun poil qui dépasse. Il y a en effet chez lui du brio, et même du brillant. Une rare puissance de travail aussi. Il suffit de regarder la liste de ses expositions ou de ses publications. De quoi donner le tournis. Comment produire tout ça?

Après un long passage à la tête du Musée des beaux-arts de Montréal (1998-2006), Guy a ainsi abouti à la tête d'Orsay, où il avait commencé sa carrière comme stagiaire responsable du cinéma. Oh, tout ne s'est pas fait tout seul! Un tel poste, comme la direction du Louvre ou de Pompidou, correspond un peu à celui d'un ambassadeur. Nicolas Sarkozy a fini par dire oui. François Hollande n'a par la suite pas dit non. Guy Cogeval a donc pu continuer sur sa lancée, ce qui est un bien. Un remodelage comme il l'avait prévu ne se fait en seul coup de baguette, même magique. Il s'agissait non seulement de reprendre et de compléter les collections (plus de 5000 pièces acquises sous son règne) mais de toucher à l'architecture. Gae Aulenti n'avait pas bien réussi son coup au moment de l'ouverture en 1986. Cogeval aurait d'ailleurs volontiers démoli les deux tours néo-babyloniennes de la grande halle, si l'une d'elles ne supportait pas l'escalier menant à ses nouvelles salles montrant les arts décoratifs de la fin du XIXe siècle.


Spencer Hayes montrant un des Vuillard qu'il a donnés au Musée d'Orsay. Photo François Guillot/AFP

Pour arriver à tant de modifications et d'achats, notre homme a dû se dépenser. Réussir des expositions à succès, en misant parfois sur le scandale. On se souvient de «Masculin-masculin», de «Sade, Attaquer le soleil» ou de «Splendeurs et Misères, Images de la prostitution 1850-1910». Le musée se serait-il prostitué lui aussi? Il est clair qu'il s'est fait de l'argent en livrant partout des expositions clef en main. Certains tableaux, comme «Le Fifre» de Manet, se sont du coup vus prêtés de nombreuses fois. Si les voyages forment la jeunesse pour les êtres humains, il n'en va pas de même pour les tableaux. Cogeval a aussi caressé dans le sens du poil les donateurs potentiels, comme le couple formé par Marlene et Spencer Hays. Notez que dans ce dernier cas, la chose aura payé. Six cent œuvres, essentiellement Nabi, ont fini en France. Orsay possède du coup trop de Bonnard et de Vuillard. Il serait à mon avis bon qu'il en fasse profiter équitablement la province.

Bilan positif

Le bilan du flamboyant apparaît du coup positif pour Orsay et l'Orangerie, qu'il sera parvenue à annexer en 2010 en lui donnant enfin une politique d'expositions digne de ce nom. Le plus notable sera cependant immatériel. Ce sera le nouveau regard accordé à l'art du XIXe siècle dans sa globalité. En 1986, la direction avait un peu honte de montrer autre chose que ces impressionnistes aujourd'hui devenus un goût de mémères. Bouguereau, Gérôme et des étrangers jusqu'ici inédits en France ont maintenant trouvé droit de cité. Idem pour les créations surchargées du Second Empire. «Je crois qu'il est fondamental de se rendre compte de la place que la peinture académique occupe dans les collections d'Orsay et plus généralement dans le XIXe siècle.»

Un dernier mot. Non illustré, l'ouvrage s'intitule «Mémoires d'un anti-héros». Moi je veux bien. Il n'empêche que cet immense entretien où Guy Cogeval dit tout le bien qu'il pense de lui-même n'a rien d'un traité de modestie, ni d'un précis de marginalité. Bien au contraire. Cela dit, maintenant que l'ex-directeur a passé la main, comment pourra-t-on définir la suite?. Laurence des Cars, qui ne ressemble pas précisément à Superwoman ou à Barbarella, pourra-t-elle un jour se définir comme une anti-héroïne? L'avenir nous le dira.

Pratique

«Mémoires d'un anti-héros», Guy Gogeval, propos recueillis par Caroline Dubois, aux Editions Skira. 142 pages.


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