Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EVREUX/1508 à la cour de Georges d'Amboise, au château de Gaillon

Crédits: Bibliothèque nationale de France

En 1508, Louis XII et son épouse Anne de Bretagne rendent visite au cardinal Georges d'Amboise, qui a deux fois ambitionné de devenir pape. La réception est royale, à tous les sens du terme. Le couple découvre le château de Gaillon, dont la construction (commencée en 1501) s'achève en Normandie. Le prélat en a fait le siège de la véritable cour qu'il entretient au titre d'évêque de Rouen. Tout beau, tout nouveau. Il s'agit du premier palais Renaissance en France. Le pays, où les influences flamandes restent fortes, vit encore à l'heure du gothique flamboyant. Le goût italien n'est certes pas inédit en France. Anne de Bretagne a même fait appel au sculpteur Jean Colombe, actif à Gaillon, pour exécuter le tombeau de ses parents, qu'on peut voir dans la cathédrale de Nantes. Un chef-d'oeuvre. Mais après quatorze ans de «Guerres d'Italie» (débuts en 1494), ce retour au goût antique ne sert encore qu'à pimenter de vieilles recettes médiévales. 

Gaillon existe toujours, mais en piètre état en dépit de plusieurs campagnes de restauration. Il n'y donc pas subi le sort du Château de Madrid, bâti par François Ier au Bois de Boulogne et voué à la démolition par Louis XVI. La demi ruine a longtemps servi de prison, accueillant encore durant la Dernière Guerre des Juif raflés dans le pays avant leur déportation. L'Etat a classé, puis vendu, puis racheté les lieux sans leur trouver de destin plus honorable. L'ex-palais se visite en partie depuis 2011. Il en subsiste de solides morceaux. Ceux qui avaient été emmenés à Paris pour se voir reconstruits dans la cour de l'Ecole des beaux-arts, sont même revenus en 1977. Mais que mettre à l'intérieur de cette coquille vide, tout de même très isolée? La Renaissance possède déjà son musée à Ecouen, un château non moins perdu dans la campagne...

Sculptures et manuscrits 

La noble demeure se retrouve au cœur de l'exposition qu'Evreux a aujourd'hui intitulée «Une Renaissance en Normandie». Le propos se concentre autour de Georges d'Amboise, mort en 1510, et de son neveu Charles, dont le Lombard Andrea Solario (mais est-ce bien un original de l'artiste?) fit un portrait aujourd'hui conservé par le Louvre. L'exposition couvre deux étages d'un bâtiment de la même époque, situé face à la cathédrale. Un corps de logis que l'on devine le vestige d'un ensemble bien plus vaste. Reste heureusement, dans cette ville cruellement bombardée (les Allemands en 1940, les Américains en 1944), la dite cathédrale, couronnée par une extraordinaire tour-lanterne à la hauteur du transept. Allez donc faire un tour à l'intérieur! 

Que voit le visiteur dans «Une Renaissance en Normandie»? Des fragments de sculpture. Le dépôt lapidaire de Gaillon en recèle beaucoup, en attente d'un éventuel remontage. Quelques tableaux. Des manuscrits surtout, prêtés par la Bibliothèque Nationale. Georges d'Amboise était riche, lettré et bibliophile. Le livre enluminé vivait alors ses dernières heures fastes, mais nul ne le savait pas encore. La librairie de François Ier, qui succédera à Louis XII en 1515, sera essentiellement imprimée. Georges pouvait ainsi faire travailler à plein temps des peintres comme Jean Pichore ou utiliser des talents plus locaux. La BNF, partenaire de l'opération, s'est montrée très généreuse. Il faut dire que son site Richelieu est fermé à Paris pour travaux depuis quasi dix ans. C'est notamment l'occasion de voir deux pages d'un Pétraque illustré par Pichore ou le précieusissime «Brevianum Romanum» exécuté à Florence entre 1487 et 1492.

Label refusé 

Gratuite, l'exposition a cependant joué de malheur. D'abord, elle n'est pas parvenue à décrocher le label «d'importance nationale» du Ministère de la culture, qui lui aurait permis de bénéficier de subsides et de publicité (1). De l'autre, elle se trouve pour sa malchance dans ce qui sert aussi de mairie. Or celle-ci est entrée en grève afin der protester contre des restrictions de budget, bloquant tout certains jours. Il faut dire que nous sommes à Evreux. Après le boom économique des années 1970, la cité se retrouve dans la France qui décline. Volets clos, commerces à louer, rues vides (à voir dix personnes à la fois, on se croit face à une «manif»), il faut que la ville réagisse. Il y a cependant là un motif sérieux à décourager les rares visiteurs potentiels de cette exposition conçue par Florence Calame-Levert, Maxence Hermant et Gennaro Toscano. Reste le remarquable catalogue!

(1) Ceci d'autant plus que le musée avait déjà réalisé il y a quelques années une magistrale rétrospective consacrée aux peintres du XVIIe français Jean-Baptiste de Champaigne et Nicolas de Plattemontagne. La prime à l'encouragement, cela existe, tout de même! 

Pratique

«Une Renaissance en Normandie», Musée d'art et d'archéologie, 6, rue Charles-Corbeau, Evreux, jusqu'au 22 octobre. Tél. 00332 31 31 81 90, site www.grandevreuxtourisme.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h.

Photo (Bibliothèque nationale de France): L'exposition présente avant tout d'admirables manuscrits enluminés.

Prochaine chronique le mardi 10 octobre. "No' Photo" approche à Genève. Rencontre avec le photo-reporter Daniel Winteregg.

 

 

 

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