Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ÉVIAN/Le Palais Lumière met "Le bonheur de vivre" de Raoul Dufy en vedette

Crédits: Raoul Dufy/Palais Lumière, Evian/ADAGP, Paris 2017

C'est léger, aérien, coloré, optimiste et positif. Sous-titrer, comme le fait aujourd'hui le Palais Lumière d'Evian une exposition Raoul Dufy «Le bonheur de vivre» tombe sous le sens. Même au plus sombre de la guerre, en 1944, quand il crée des décors et des costumes 1900 pour «Les fiancés du Havre», le peintre sait rester sautillant et joyeux. On peut penser de cette attitude ce que l'on veut. Certains patriotes auraient alors voulu «une France en deuil». D'autres pensaient au contraire que cette indifférence aux duretés de l'Occupation tenait du pied de nez aux Allemands. La postérité n'en finit plus de juger ce qui ne doit pas forcément donner lieu à un procès, même d'intention. 

Pendant la guerre, Dufy poursuit une carrière déjà longue. Né au Havre (l'une des villes les plus bombardées de France en 1944) en 1877, l'adolescent a de la peine à mettre le pied à l'étrier. Sa famille n'a pas assez d'argent pour le faire étudier à Paris. Il lui faut une bourse, qu'il obtient comme son condisciple et ami Othon Friesz. Il entre dans l'atelier de Léon Bonnat, où il accomplit une scolarité un peu buissonnière. La couleur l'attire. Le plein air aussi. Il y a en plus le choc du «Luxe, calme et volupté» d'Henri Matisse en 1905. Une bombe. Dufy se retrouve fauve, mais du genre lionceau. Comme celle d'Albert Marquet, sa peinture ne connaîtra jamais la stridence de celles de Maurice de Vlaminck ou d'André Derain.

Des centaines de projets de tisssus 

Vers 1908, Dufy regarde comme tout le monde Paul Cézanne, qui vient de mourir enfin reconnu. Il se fait cubiste. Mais un cubiste sage et étonnamment bariolé. Il donne alors quelques toiles remarquables, tranchant sur celles grises et brunâtres de Georges Braque et de Pablo Picasso. Mais très vite, le Havrais se découvre une vocation de décorateur. Une veine qu'étudie aujourd'hui le Palais Lumière. Il ouvre en 1911 un atelier d'impression sur tissus, La Petite Usine. En 1912, Dufy passe à la grande industrie. Il imagine jusqu'en 1928 des centaines de motifs pour les cotonnades et soieries lyonnaises de Bianchini-Férier. Le modéliste va jusqu'à dessiner dans la foulée des robes tout ce qu'il y a de plus pimpantes alors que nous sommes en 1917, au pire de la Grande Guerre. Décidément... 

Les années 20 sont autant faites pour l'homme que ce dernier pour elles. Dufy poursuit son association, commencée dès 1911, avec le grand couturier Paul Poiret. Le roi de Paris. Celui qui a débarrassé les femmes de leurs corsets et inventé un Atelier Martine, où ce sont des enfants qui imaginent des objets. Dufy décore notamment sa péniche Orgues, amarrée dans l'exposition des Arts décoratifs en 1925. Poiret sombre peu après. Dufy devient avec Pablo Picasso et Robert Delaunay l'un des principaux artistes conviés à donner une image pour l'Exposition Universelle de Paris 1937. Il en reste La Fée Electricité, un décor de 600 mètres carrés, présenté en permancnece au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris.

Des couleurs d'aquarelle 

Dufy semble alors au sommet de sa forme. Il a trouvé son style. Pas de profondeur illusionniste, comme chez Cézanne. Des tonalités d'aquarelle. Des aplats de couleurs ne correpondant pas au dessin à la peinture qui leur est superposé. Aucune psychologie. Rien d'intellectuel. C'est la manière esquissée et libre qu'il conserve jusqu'à sa mort en 1953. Une manière laborieusement copiée par son frètre Jean, qui joue ainsi les Dufy bis. Pas de baisse de tension. durant tout ce temps. Si notre homme n'a jamais été un génie, il n'a connu aucune panne, comme Henri Matisse. Aucun déclin irréversible à la manière de Camoin ou de Manguin. Et ce sont les deux principaux fauvres qui, en comparaison avec Dufy, s'en tirent le plus mal. Derain revenu au classicisme apparaît en dessous du médiocre. Quant aux toiles du Vaminck de la fin, elles se révèlent franchement déshonorantes. 

Il y a finalement peu de tableaux de chevalet dans les deux étages du Palais Lumière. Le commissaire Olivier Le Bihan a choisi comme je l'ai dit de concentrer le propos sur le décoratif, du morceau de tissu aux immenses peintures, en passant par les magnifiques bois gravés destinés à l'illustration, notamment celle de Guillaume Apollinaire. D'une taille moyenne, "Le bonheur de vivre" semble du coup très cohérent. Une rétrospective Dufy (et il y en a récemment eu une remarquable au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris) gomme normalement ces aspects, considérés comme secondaires. La tapisserie destinée au mobilier, par exemple, fait toujours peur. Trop superficielle sans doute. Mais c'est comme ça! Le monde un peu mondain de Dufy se montre aussi naturellement joyeux que celui de Bernard Buffet (autre élu récent du Musée d'art moderne) se veut sinistre. A chacun son tempérament, même si celui de Buffet peut sembler de la pose.

Pratique

"Dufy, Le bonheur de vivre", Palais Lumière, quai Albert-Besson, Evian, jusqu'au 5 juin. Tél. 00334 50 83 15 90, site www.palaislumiere.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h, le lundi seulement dès 14h.

Photo (Palais Lumière/ADAGP, Paris, 2017): L'un des projets pour "Les fiancés du Havre" en 1944.

Prochaine chronique le samedi 18 mars. Un superbe livre vient de sortir sur l'architecte du XVIIe siècle François Mansart.

 

 

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