Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

EVIAN/Le Palais Lumière consacre son été à Paul Delvaux "maître du rêve"

Crédits: ADAGP/Palais Lumière, Evian

Est-ce parce que le lieu se trouve au bord de l'eau? Il est permis de trouver la politique d'expositions du Palais Lumière assez flottante. Les accrochages lui convenant le mieux restent bien sûr ceux liés à la peinture début de siècle (le XXe siècle, je précise). Je me souviens ainsi d'un intéressant Jacques-Emile Blanche ou, plus récemment, d'un bon Albert Besnard. Le rapport entre l'enveloppe, restaurée pour en faire des salles d'expositions en 2006, et le contenu semble alors évident. Il devrait en aller de même pour le méconnu Jules Adler au printemps prochain. 

Coiffée d'un dôme, l'ancienne buvette thermale convient également à Paul Delvaux, qui y est aujourd'hui présent avec des toiles, des dessins et des gravures réalisés entre 1920 et le décès de l'artiste en 1994, à la veille de ses 97 ans. Elevé avec son frère par une mère sévère et castratrice dans la Belgique d'avant 1914, l'homme a donné une production surréalisante qui ne semble jamais avoir quitté cette époque. Quand elles sont habillées, ce qui se révèle finalement peu fréquent, les belles dames peuplant ses toiles sont toujours vêtues de costumes Belle Epoque. Quant aux architectures, elles renvoient tout droit à une Antiquité rêvée, dont les préceptes gouvernaient encore les esprits à la même époque. Pensez à ce que fut vers 1900 le «style Beaux-Arts», avec ses colonnes, ses frontons et ses façades de pierre de taille!

Débuts révélés 

La carrière entière de Delvaux se voit évoquée à Evian, ce qui demeure rare. De l'homme, la postérité a surtout retenu la production postérieure à 1930, quand le système (car c'en est bien un) apparaît au point. Or le Wallon a beaucoup tâtonné à ses débuts. Il a commencé par le réalisme, avec des vues de gares et de chemins de fer dénotant une fascination pour les trains, qui ira croissant. Il a ensuite découvert Giorgio de Chirico, dont on oublie aujourd'hui toute l'influence qu'il a pu exercer sur les jeunes générations, avec son silence et ses étrangetés. Il y a aussi le compagnonnage avec son compatriote René Magritte, très actif dès la fin des années 1920. Les hommes possèdent en commun une matière maigre, un dessin finalement assez sommaire, des couleurs éteintes et un goût certain pour des personnages figés. Pour tous deux, du reste, la vision de l'oeuvre originale n'apporte au spectateur guère davantage qu'une bonne reproduction en couleurs. L'idée prime ici sur la réalisation, sans la moindre sensualité. 

Entre ses débuts, assez intéressants par les liens qu'ils entretiennent avec la peinture belge d'alors (on pense parfois à Constant Permeke), et la fin, il existe donc un abîme. Delvaux se met peu à peu à faire du Delvaux, avec ce que cela suppose de répétitions et d'affadissements. C'est un art un peu décoratif, souvent maniéré, qui se situe dans la banlieue chic du surréalisme. On sait du reste qu'adoubé par André Breton, qui avait trouvé en lui une recrue de choix, Paul Delvaux a conservé ses distances. Le rêve, la théâtralité, la solitude et le mystère jouaient pourtant un grand rôle chez lui. L'insolite aussi. Evian présente ainsi l'une de ses compositions religieuses, dont tous les protagonistes sont des squelettes. Une grande «Crucifixion» en largeur. La série avait fait scandale à une Biennale de Venise, celle de 1954. Le pape Pie XII avait trouvé utile de parler d'hérésie. En plein XXe siècle!

Une collection particulière 

L'actuelle exposition repose presque entièrement sur une seule collection particulière, celle de Pierre et de Nicole Ghêne. Le couple l'a déposée au Musée d'Ixelles, situé au sud de Bruxelles dans la commune du même nom. Pierre Ghêne est vétérinaire. Il a connu Delvaux. L'homme est parvenu à réunir un nombre exceptionnel de pièces, datant de toutes les époques, et ce en dépit de la montée de prix. L'oeuvre la plus ancienne remonte à 1920, quand le débutant avait 23 ans. Le couple a plusieurs fois montré cet ensemble en Belgique et à l'étranger, avant de le confier à l'institution qui lui semblait le plus apte à l'accueillir. A le diffuser aussi. La chose explique le petit séjour à Evian, où il s'est vu mis en place par les commissaires Claire Leblanc et William Saadé. 

Il est assez difficile de comprendre, et donc de partager, cette monomanie. J'avoue ne pas faire partie des «fans» du peintre. Il s'agit là d'un jeu d'hypnotisme. Si celui-ci fait défaut, il ne reste pas grand chose. Le décor installé au Palais Lumière, qui comprend un affreux cabinet rose pour les pièces érotiques (rien de bien méchant), n'arrange rien. Les visiteurs disposant de beaucoup de temps auront avantage à suivre le film d'accompagnement, tourné avec Delvaux en 1980, «Le somnambule de Saint-Idlesbad». Un long-métrage de soixante minutes signé par l'Ecossais Adrian Maben (qui a aussi donné un film sur René Magritte). Il apprendra bien des choses sur cet homme secret, compliqué et solitaire.

Pratique 

«Paul Delvaux, Maître du rêve», Palais Lumière, quai Albert-Besson, Evian, jusqu'au 1er octobre. Tél. 00334 50 83 15 90, site www.ville-evian.fr Ouvert tous les jours de 10h à 19h. Prévoir un petit pull. La climatisation a été branchée à fond.

Photo (ADAGP/Palais Lumière, Evian): "La robe mauve" de 1946.

Prochaine chronique le lundi 7 août. Jan Blanc publie un énorme livre sur Vincent Van Gogh.

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