Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Eugène Burnand est mort il y a cent ans. Le peintre vaudois a réussi son "come-back"

En 1960, un musée de Moudon, sa ville natale, accueillait un artiste démodé. Ses immenses toiles figuratives séduisent aujourd'hui un nouveau public.

Le taureau des Alpes.

Crédits: MCB-a, Lausanne 2021.

J’ai manqué l’anniversaire de deux jours. Mais que sont quarante-huit heures face à l’éternité? Pas grand-chose. Je peux donc encore vous dire d’Eugène Burnand est mort à Paris le 4 février 1921. Il y a juste cent ans, donc. Sa gloire semblait alors un peu passée. Dans la longue lutte (intellectuelle) qui l’avait opposée à Ferdinand Hodler depuis leur formation à Genève chez Barthélémy Menn, le novateur avait gagné. A peine septuagénaire, le Vaudois Burnand faisait déjà partie du passé. On le conjuguera donc désormais à l’imparfait, à tous les sens du terme. Passéiste. Académique. Régionaliste. Des mots qui ne pardonnent pas. Et puis le temps a passé. L’auteur des plus grands formats de la peinture de chevalet suisse a fini par sortir du purgatoire. Face à l’éternité toujours, le purgatoire se révèle tout de même plus court.

Burnand peignant une partie de "Labour dans le Jorat". Photo DR.

Eugène Burnand a vu le jour à Moudon en 1850. Père colonel. Des châteaux en pagaille dans la famille. Un avenir de notable assuré. Et de fait, le jeune Eugène a commencé par une brève carrière d’architecte, après des études au «Poly» de Zurich. La peinture faisait un peu désordre chez les siens, il faudra l’appui de Charles Gleyre, gloire cantonale et professeur réputé à Paris, pour que le colonel et madame cèdent. Ils n’auront pas à le regretter. La carrière de leur fils tiendra du sans-faute. Il y aura en elle de l’application comme de l’ambition. Plus de l’opiniâtreté. A la suite d’un incendie survenu en 1916, Eugène refera ainsi son «Labour dans le Jorat» une seconde fois. La toile possède la taille d’un Véronèse. Sept ou huit mètres de large. Souvent reproduite à l’époque, y compris dans les livres d’histoire, «La fuite de Charles le Téméraire» ne donne pas non plus dans la miniature. Cinq mètres et demi.

Icônes romandes

Burnand a connu en son temps le succès critique et public. Certaines de ses réalisations tiennent aujourd’hui encore de l’icône, comme celle qui représente un taureau, large comme une barrique, mugissant naseaux au vent sur un plateau alpin. Seul Frédéric Rouge, son compatriote et cadet de dix-sept ans, saura autant faire vibrer la corde sensible du public romand. Lui aussi remonte aujourd’hui des caves muséales avec ses enfants sauvages et ses braconniers. N’empêche que Burnand entendait à l’époque aller plus loin. Il a ainsi fait partie de ceux qui ont voulu créer, à partir de rien, une peinture sacrée protestante en renonçant du coup à la nudité séculaire des temples. Il y aura les grands tableaux, aux visions dramatiques parfois un peu délirantes. Et leurs traductions en «chromo» à l’intention des fidèles et des bons élèves des écoles. Il y en avait en ce temps-là...

"La prière sacerdotale", un tableau plusieurs fois abandonné et repris par Burnand. Photo MCB-a, Lausanne 2021.

La dernière grande entreprise de Burnand, complètement déphasé face aux avant-gardes comme le cubisme ou le futurisme, sera une longue série de portraits. Des soldats de tous les régiments ayant combattu pendant la guerre de 1914-1918. Il y a là des Asiatiques. Des Africains. Des Océaniens. Plus bien sûr des Européens allant du Nord de l’Ecosse au Sud de l’Italie. Présentée il y a quelques années au Musée de Légion-d’Honneur à Paris (c’est en face d’Orsay), l’entreprise passerait aujourd’hui volontiers pour militariste, colonialiste et je ne sais quoi encore. N’empêche que ces effigies sobres possèdent le mérite de mettre tout le monde au même niveau, à la fois semblable et différent. Une vision humaniste.

Un monde sans ouvriers, ni usines

Au comble de sa défaveur, en 1960, Eugène Burnand est revenu à Moudon. Un petit musée rarement ouvert perpétuait sa mémoire à l’instigation de son fils. Le MCB-a de Lausanne a récemment repris ses billes. Il avait déjà proposé à Rumine en 2007 une rétrospective, qui s’était vue curieusement bien accueillie. En 2019, il rapatriait ses icônes pour les inclure dans l’«Atlas , Cartographie du don», son exposition inaugurale, comme plus tard en 2020 dans sa présentation permanente. Orsay, lui, n’a quasi jamais décroché de ses murs, depuis son ouverture au public en 1986. «Les disciples Pierre et Jean courant au tombeau de la Résurrection». Une œuvre acquise par l’État français en 1900.

L'une des figures de combattants de la Guerre de 1914. Photo DR.

Dire que Burnand obtient aujourd’hui l’unanimité serait cependant s’avancer un peu loin. Pour ceux qui cherchent dans la peinture une réflexion politique, il se situerait à droite. La chose équivaut à une condamnation. L’exemple qui lui est opposé serait en général celui de Théophile Alexandre Steinlen, qui montre des lingères et des ouvriers. La vraie vie. Pas d’usine, pas de machines, pas de vie urbaine en effet chez ce chantre d’une nature idéalisée. Pas davantage qu’il ne s’en voit chez un de ses aînés comme le Bernois Albert Anker, toujours plus sentimental et sucré. Il n’empêche que Burnand n’a pas pour autant accédé à une collection comme celle de l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher, récemment proposée à la Fondation Gianadda de Martigny. Si Burnand reste un artiste plutôt rare sur le marché, ses œuvres étant entrée précocement dans des musées, il ne s’en agit pas pour autant d’un créateur coté très haut. Resterait-il trop bon marché pour celui qui est par ailleurs l’industriel milliardaire Christoph Blocher?

"Jean et Pierre courant au tombeau de la Résurrection", acheté par la France en 1900. Photo RMN, Paris 2021.

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