Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Et c'est reparti! Emoi au Kunstmuseum de Soleure après un accochage supposé "raciste"

Des tableaux de Frank Buchser,mort en 1890, seraient à la fois machistes et racistes. Un intellectuel allemand mène le combat dans le journal "WOZ"

La voilà! Il paraît que son gros cadre doré aggrave encore les choses. Voyeurisme bourgeois...

Crédits: DR, Kunstmuseum, Soleure 2021.

Ça se rapproche… Il s’agit sans doute d’un pet dans l’eau, mais cette flatulence sent mauvais. L’histoire part du Kunstmuseum de Soleure, institution paisible s’il en est. Le musée a reçu au printemps la visite de l’historien de l’art et activiste Matt Aufderhorst. Il est ressorti du premier étage en état de choc. Le nouvel accrochage patrimonial de Christoph Vögele l’a mis hors de lui. Le directeur avait osé opposer, dans la même salle, deux petites toiles de Frank Buchser (1828-1890). Un enfant du pays. L’une représente un esclave nubienne, nue comme la main. L’autre une Européenne en robe blanche, en train de peindre. Sans doute à l’aquarelle, travail de dame. Le face-à-face lui apparaît on ne peut plus raciste, vous l’avez déjà compris.

L’essayiste, qui n’est pas un perdreau de l’année (il a 56 ans), a donc pris son clavier. Il en est sorti un interminable texte. Les intellectuels allemands font rarement court. C’est la «Wochenzeitung», de son petit nom «WOZ» qui a publié l'article dans son édition du 24 juin. Fondé en 1981 et géré en communauté, ce journal zurichois ferait paraître «Le Courrier» genevois bien frivole et superficiel. Il reste notamment lié au «Monde diplomatique», c’est dire. L’opinion de Matt se veut donc un brûlot, afin de réveiller les consciences. Rien n’échappe à cet ayatollah, pour qui l’art n’existe qu’en tant de véhicule d’images, forcément politiques. Matt se réfère ainsi à quantité de penseurs, et surtout de penseuses. J’ai été étonné là de retrouver Aby Warburg, un brin dévoyé. Le portrait sur fond rouge d’une jeune femme par Albert Anker (1831-1910) devient ainsi pour le journaliste d’occasion «le symbole même de la femme contrôlée par le patriarcat»…

Explication nécessaires

Ces œuvres ne doivent certes pas se voir détruites. Il y a (encore) des limites. Mais la présentation de telles abominations impose un texte explicatif. Et long en plus, histoire de punir les visiteurs! Cette critique adopterait évidemment le point de vue de Matt Aufderhorst, et celui de quelques féministes. Celles de la nouvelle génération, formée non plus par la rue mais par les universités. Je note à ce propos le progressif divorce entre les sympathiques pétroleuses des années 70 et 80, qui se battaient à juste titre pour un salaire égal, le droit à l’avortement ou tout simplement celui d’ouvrir un compte en banque personnel, et les militantes d’aujourd’hui, très cérébrales. Les combats ont cessé de se situer au niveau du quotidien pour se placer au nouveau des idées. Des idées généreuses tendant à devenir totalitaires. Vous avez reconnu la culture «woke», de plus en plus présente et influente chez nous, même si le journal «Libération» a osé écrire l’autre jour qu’elle n’existait pas. Un beau tour de prestidigitation mentale!

Christoph Vögele, le "fautif". Photo Claudia Juratnis, Kunstmuseum, Soleure, 2021.

On en arrive avec l’article publié par la «WOZ» (qui joue ici un jeu dangereux) au caricatural. Il n’y a ainsi pas de photo publiée de la Nubienne nue, par respect pour les yeux du lecteur… et de la lectrice. L’auteur se refuse même à décrire l’œuvre (que publie, en écho au texte de Matt Aufderhorst, la «Solothurner Zeitung»). «Je reproduirais ainsi le «male gaze» du peintre.» «Cachez ce sein que je ne saurais voir», aurait dit le «Tartuffe» de Molière. Notons à ce promos qu’il ne saurait toujours pas y avoir de «female gaze» en matière sexuelle. La chose choquerait aujourd’hui autant qu’en 1967, quand dans un film de Ken Loach («Poor Cow», sauf erreur), deux filles détaillaient dans la rue l’entre-jambes des hommes passant sur leur nez. Elles les jugeaient en matière de performances sexuelles possibles. La femme n’éprouve toujours pas de désir.

Amalgame avec les migrantes

«Etwas stimmt nicht...» martèle régulièrement l’universitaire dans son discours. Des mots qu’on a beaucoup entendu en Allemagne dans les années 1930. Le discours, que dis-je l’encyclique se termine avec un rapprochement choc. Montrer la Nubienne et un autre tableau de Buchser figurant des Noires (le Soleurois a longtemps vécu dans le Sud esclavagiste des Etats-Unis vers 1865) constitue une insulte aux femmes de couleur mourant aujourd’hui en Méditerranée, victimes de notre égoïsme. Moi je veux bien. Mais pourquoi faut-il toujours parler des migrantes et non des migrants, et pour quelle raison privilégier systématiquement ceux d’Afrique subéquatoriale et non ceux du Maghreb, pourtant plus nombreux? Nul n’a le monopole de la malchance, de l’injustice et du malheur.

Frank Buchser, le "coupable". Photo DR.

Directeur en partance, puisque l’homme va prendre sa retraite après vingt-trois ans de direction du Kunstmuseum, Christoph Vögele se montre très interrogatif dans la «Solothurner Zeitung». Pessimiste aussi. Les appels à la censure se multiplient partout autour de lui dans les musées, issus d’une minuscule minorité voulant imposer sa loi à l’immense majorité. Une femme va lui succéder à partir de fin janvier 2022. L’élue a été nommée en janvier 2021 déjà. Il s’agit de Karin Steffen, qui a notamment travaillé au Kunstmuseum de Bâle et à la Fondation Beyeler. Une directrice de plus à la tête d’un établissement suisse, avec les Kunsthaus d’Aarau et de Zurich ou le Landesmuseum. C’est à elle qu’il incombera de résister dorénavant aux pressions. Ce sera peut-être plus facile pour une femme. Mais il lui faudra de la poigne.

L'affaire du postérieur

Je vous rappelle à ce propos l’affaire du Degas au Van Gogh Museum d’Amsterdam, dont je vous ai entretenu il y a quelque temps. Le nu de dos, avec un cul bien mis en évidence, avait déchaîné des hurlements protestataires, complaisamment rapportés par la presse nationale. Les journaux adorent ce genre d’histoires crapoteuses, tout en mettant leur éthique en évidence. Interdit pour un homme de peindre un arrière-train de l’autre sexe! Or cette nouvelle acquisition avait été effectuée par une conservatrice, en plein accord avec sa cheffe. Aucune importance! Ou alors le duo du Museum Van Gogh a partie liée avec le patriarcat. Ce sont des traîtresses. Que voulez-vous? Les féministes radicales (je dis bien "radicales") ont toujours raison.

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