Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Estelle Sohier sort son livre sur Fred Boissonnas. Un ouvrage sec et un peu scolaire

Trente-sept ans après Nicolas Bouvier, l'universitaire fait le point en se concentrant sur le seul Fred. Elle travaille en scientifique sur le sujet depuis plus de dix ans.

La vague qui sert d'image phare pour l'exposition.

Crédits: Centre d'iconographie genevoise, Genève 2020.

Comme je vous le dis souvent, une exposition c’est aussi un livre. Celui de «Fred Boissonnas et la Méditerranée» est dû à l’un(e) des quatre commissaires, Estelle Sohier. Il s’agit d’un ouvrage de taille moyenne, à peine plus grand qu’un roman de la rentrée. On reste loin ici des pavés de naguère, même si les photos ont été imprimées avec un certain soin. Normal, après tout! L’ouvrage ne sort-il pas aux Editions de la Martinière à Paris (n’existe-t-il donc pas de maisons suisses romandes!), spécialisées dans la publication de livres consacrés au 8e art?

L'autoportrait aux deux miroirs de Fred Boissonnas, qui s'est beaucoup auto-représenté. Photo Centre d'iconographie genevoise, Genève 2020.

L’auteure travaille maintenant depuis dix ans sur Fred Boissonnas. Elle a donc commencé avant même la finalisation de l’interminable rachat (la chose a pris tente ans à la Ville...) du fonds familial par Genève. Estelle avait déjà donné, en collaboration avec Nicolas Crispini, «Usages du monde et de la photographie» en 2013. Autant dire que la scientifique devrait se révéler ferrée à glace sur le sujet, qu’elle tente cette fois de vulgariser à l’usage du simple visiteur. Son texte reste cependant primaire de fond et terriblement universitaire sur celui de la forme. Ce n’est pas que la lecture se révèle difficile, mais elle garde quelque chose d’un peu terne et surtout d'abstrait. Le lecteur ne sent jamais d'intérêt un tant soit peu sensuel pour le médium lui-même, et son aspect proprement artistique. Aucun regard personnel ne se détache ici. Aucun enthousiasme. L’œuvre de Fred Boissonnas reste un simple objet à décrire et à analyser.

Un absent, le directeur du musée

Sami Kanaan a comme il se doit signé une préface, d’où il ressort que Genève a toujours été «une ville de photographes et de la photographie». Boissonnas constitue «le premier des grands photographes genevois», ce qui me semble faire bon marché de Jean-Gabriel Eynard qui a réalisé ici un travail pionnier dès 1840. Eynard devait d’ailleurs faire l’objet d’une autre rétrospective au Musée Rath, longtemps annoncée mais jamais menée à terme. Une «genevoiserie» de plus. Nicolas Schätti, co-commisssaire de l’exposition, et Lada Umstätter, qui coiffait le «staff», présentent ensuite leur travail, expliquant pourquoi ils ont «fait la part belle aux tirage originaux, intemporels et surprenants.» Ils ont eu bien raison! Je vous explique dans un premier article situé une case plus haut dans le déroulé de cette chronique à quel point les épreuves modernes, au noir et au blanc trop durs, demeurent froides et sèches avec leur fouillis de détails dus au «piqué» de l’énorme négatif. Il n’y a plus là les choix, et donc les éliminations, de l’artiste mettant en valeur tel ou tel élément.

La beauté des tirages originaux, avec les choix de l'artiste. Ici la vue depuis l'Acropole au temps où Athènes restait une petite ville. Photo DR.

Un nom manque au générique d’ouverture. Directeur des Musées d’art et d’histoire depuis 2019, Marc-Olivier Wahler n’apparaît pas dans le livre. La rumeur veut que cette exposition imposée par le magistrat afin de valoriser le fonds acquis en 2013 pour deux millions lui déplaise. On raconte ainsi qu’il aurait été choqué par le fait qu’aucune femme n’ait participé aux aventures grecque et égyptienne de Boissonnas et que celle-ci relèveraient pour lui du colonialisme. J'espère le bruit infondé. Ce serait un contre-sens historique dans la mesure où il s’agissait là de commandes officielles de nations en mal de reconnaissance internationale. L’Egypte de Fouad 1er n’a que sept ans au moment où le roi lui demande de photographier le pays. Quant à la Grèce, qui a déjà repris l’Epire, la Macédoine et la Crète en 1912, elle espère bien récupérer en 1920 l’Asie mineure en profitant de la décomposition de l’Empire ottoman… Boissonnas s’est plutôt retrouvé otage de ces turbulences politiques qui finiront en drame pour la Grèce. Ce n’est pas pour rien la terre natale de la tragédie.

Le Sphinx selon Fred Boissonnas. Photo Centre genevois d'iconographie, Genève 2020.

Voilà. Le livre se voit donc destiné à compléter, ou à remplacer, l’ouvrage de Nicolas Bouvier sur les Boissonnas, sorti en 1983 deux ans près l’exposition organisée par l’iconographe au Musée Rath. Une exposition nettement moins réussie, même si mes souvenirs s’estompent forcément beaucoup. L’ouvrage ancien restera en revanche plus marquant.

Pratique

«Fred Boissonnas et la Méditerranée. Une odyssée photographique», d’Estelle Sohier aux Editions de la Martinière, 192 pages.

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