Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Elizabeth II et la photographie. Une suite d'audaces de Cecil Beaton à Thomas Ruff

La reine a toujours été très portraiturée. Elle a su accepter des propositions audacieuses d'Annie Leibovitz à Chris Levine en passant par David Bailey.

La photo audacieuse, mais acceptée, de Chris Levine.

Crédits: Chris Levine

Par un hasard de l’Histoire, qui aime bien les surprises, Elizabeth II s’est retrouvée héritière du trône à 10 ans en 1936. Autant dire qu’elle a toujours été très photographiée. Avec le temps, la reine a développé de bons rapports avec la caméra. Elle a su lui faire confiance. Une chose dont les présidents de la République française se montrent bien incapables. Ils veulent apparaître comme des monarques, alors que Sa Majesté (SM) se permet des coups de culot. Il faut dire qu’elle bénéficie d’une formidable légitimité. Sa dynastie remonte, avec pas mal d’accrocs dans l’arbre généalogique il est vrai, jusqu’à la conquête de Guillaume le Conquérant. Il y aura en 2066 mille ans. C’est loin tout ça...

Au fil des décennies, SM aura ainsi travaillé avec beaucoup d’artistes du 8eart. Elle en a même eu un quelques années comme beau-frère. Sa sœur unique Margaret avait épousé en 1961 le très à la mode Tony Amstrong-Jones, qui était du coup devenu Lord Snowdon. Un nom peu connu de ce côté du Channel. Arles ne lui a par exemple jamais consacré de rétrospective. En Angleterre, c’est une autre paire de manches, si j’ose risquer le mot. Snowdon a toujours fait partie des superstars du genre. A juste titre. Chacune des ses expositions a réalisé un tabac jusqu’à sa mort à l’âge de 86 ans en 2017. L'homme donnait des images de mode, parfois culottées, comme du reportage social.

Propositions acceptées ou non

C’est Cecil Beaton qui a donné les première images marquantes de la jeune Elizabeth. Décors romantiques, comme pour ceux imaginés pour sa mère, alors reine consort. Il fallait montrer en 1945 que la nation sortait des horreurs de la guerre. Sir Cecil s’est ensuite fait le peintre du couronnement de 1953, reconstitué en studio avec des fonds colorés. Il a dû laisser la place à Snowdon, bien sûr. Non sans acrimonie. Son journal intime le prouve. L’image de la reine a un peu tangué dans les années 1970 et 1980. C’est après seulement que sont nées les grandes images. La souveraine accepte ou non les propositions. Elle donne une séance de pose. Exceptionnellement deux. Il faut être Lucian Freud pour en obtenir 30 au lieu de 8 promises pour un portrait peint. L’artiste soumet ensuite ses images à son consentement. Cela ne signifie pas que celles non retenues soient censurées. Elles ne deviennent simplement pas officielles. Une exposition à Arles il y a une dizaine d’années a ainsi étalé avec le plein consentement royal le second choix.

La photo de la princesse héritière par Cecil Beaton en mars 1945. Photo Succession Cecil Beaton, Sotheby's.

Au fil des décennies, tout photographe un peu connu a voulu affronter le monument national. Thomas Ruff, Hiroshi Sugimoto (qui a préféré travailler avec le mannequin de cire de Madame Tussaud!), Annie Leibovitz, David Bailey, Dorothy Wilding, Norman Parkinson, Yousuf Karsh, Polly Borland, Matt Holyoak ou Burt Glinn ont ainsi donné des images fortes. Très différentes les unes des autres. On peut regretter que le grand Tim Walker n’ait mis en scène que des portraits de Claire Foy jouant Elizabeth II dans «The Crown». Un feuilleton Netflix qui a soit dit en passant beaucoup fait pour l’image royale après le portrait de Freud, le roman d’Alan Bennett («La reine de lectrices», un petit chef-d’œuvre d’humour) et surtout «The Queen» de Stephen Frears au cinéma.

Doublé au théâtre

En principe iconoclastes, ces quatre œuvres ont en réalité parfait l’icône.Il ne restait plus qu’à raconter sur une scène de théâtre les détestables rapports que SM a entretenu avec Margaret Thatcher, qu’elle aurait trouvée à la fois antipathique et anti-sociale. C’est chose faite non pas avec une, mais deux pièces de théâtre: «Handbagged» de Moira Buffini et «The Audience» de Peter Morgan. Une différence entre les deux. Dans la première, tout se passe entre ces dames. Dans la seconde, les premiers ministres défilent depuis 1952 devant deux actrices se succédant dans le rôle de SM. Une chose qui fait du coup de Margaret Thatcher, encore vivante au moment de la première, un personnage secondaire. Shocking! Shocqueen!

Le portrait hyper souriant de David Bailey. Photo David Bailey.

S’il fallait au fait ne retenir qu’une effigie de SM, laquelle choisir? Pour moi, pas de doute. C’est celle où elle porte la couronne et ferme les yeux devant l’objectif. Chris Levine devait au départ donner un hologramme. Une commande du Jersey Heritage Trust. Les deux séances de poses accordées étaient longues et fatigantes. La reine avait besoin de repos. Le photographe lui a ensuite soumis des images en 2D, pour approbation. Il a indiqué sa préférence pour la version non-orthodoxe. Le regard intérieur. Elizabeth II a donné son accord pour en faire un portrait officiel. On ne voit pas quel autre chef d’État aurait dit oui. Notez qu’elle a eu raison. Un grand tirage de ce qui est devenu un classique du 8e art a été vendu en mars 2017 l’équivalent de 217 000 euros chez Sotheby’s. A ce prix-là, SM devrait au propre toucher des «royalties».

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