Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Elizabeth II a 94 ans ce mardi. Histoire d'un "look" qui a mis du temps à s'affirmer

Il y a eu la période jolie jeune femme. Puis le sérieux royal des années 1970 à 2000. C'est seulement après que la reine a misé sur les couleurs électriques visibles de loin.

La photo et des mots de la récente allocution d'Elizabeth II font l'affiche sur Piccadilly.

Crédits: Isabel Infantes, AFP

Pas de canonnade ce mardi. Aucune parade à grand spectacle en juin non plus. Confinée au château de Windsor avec le prince Philip, qui va sur ses 99 ans (1), la reine Elizabeth a jugé tout faste «inapproprié» vu la pandémie affectant l’Angleterre. Elle soufflera donc ses 94 bougies aujourd’hui en toute intimité. Il faut dire qu’elle vient de faire la plus spectaculaire des apparitions publiques. Son discours télévisé de quatre minutes a possédé le rare mérite de résumer sans pathos et sans emphase la situation actuelle. Que des mots simples. De l’optimisme. Il y a bien des hommes d’État, de loin ses cadets, qui pourraient en prendre de la graine.

La version orange. Chaleur et empathie. Photo Simon DAwson, AFP.

Pour la circonstance, SM (comme Sa Majesté) avait revêtu une robe turquoise, avec broche assortie. La chose n’a pas empêché une journaliste de prendre la pierre pour une grosse émeraude. La culture se perd. Trois rangs de perles, bien sûr. La reine arbore toujours trois rangs de perles, sauf quand elle arpente la campagne avec un foulard Hermès sur la tête. La souveraine semble ainsi s’être fossilisée, d’autant plus qu’elle arbore la même coiffure conçue pour supporter des diadèmes depuis des décennies. Elle peut ainsi rappeler les petites poupées, vendues dans tous les mauvais magasins de souvenirs, où elle agite interminablement la main. Une anecdote circule à ce propos, invérifiable comme toutes celles touchant Elizabeth II. Deux dames d’un certain âge l’auraient croisée en Ecosse, alors que SM faisait son «footing». L’une d’elle se serait exclamée: «C’est fou ce que vous ressemblez à la reine.» Ce à quoi l’intéressée aurait répondu: «Voilà qui me semble très rassurant.»

Le temps de Norman Hartnell

Il aura pourtant fallu très longtemps pour que la souveraine, montée sur le trône en février 1952, trouve son style. Son «look», puisque nous sommes dans un pays anglo-saxon. Elle a commencé par s’habiller comme une jolie jeune femme, même si elle n’a jamais possédé le physique canon de sa sœur cadette Margaret. Norman Hartnell lui dessinait alors de luxueuses tenues du soir. Il fallait montrer au monde que l’Angleterre avait enfin levé les restrictions à l’occasion du couronnement à Westminster en 1953. C’était brillant comme du papier de chocolat. Brodé comme un coussin. Coloré comme des bonbons britanniques. Enfin fastueux, mais pas très adapté à une petite femme vite menacée par l’embonpoint.

Un peu de jaune. Une tonalité moins souvent retenue. Ici, la nuance se veut solaire. Photo Skynews.

Elizabeth a donc adopté une ligne plus sobre dans les années 1960 et 1970. Ses apparitions se sont alors vues ritualisées. Il ne fallait pas le moindre accident. Un couturier a imaginé de lester ses jupes afin qu’aucun vent fripon ne les soulève. La reine s’est du coup mise à faire dame, avec ce que la chose suppose d’un peu démodé, surtout avec autant de bijoux (tous hérité, je le précise). Inutile de dire que les fournisseurs devaient rester britanniques. Genre classique naturellement. SM a passé à côté du «Swinging London» des «sixties» et «seventies». Margaret pouvait, elle, se permettre des incartades, même si ses Dior venaient chez Dior Londres, qui formait alors une maison séparée. Et c’est ainsi qu’on en arrive sans éclat aux années 2000. Le moment où la monarchie a dû se réinventer une image après la mort pour le moins médiatisée de Lady Di. La brebis galeuse.

Les années Angela Kelly

C’est en 2002 qu’est entrée en scène Angela Kelly. Elle a remodelé de la tête aux pieds la reine pour lui donner l’allure qu’elle conserve aujourd’hui. Une seule couleur par ensemble, mais très vive. Pas de noir, ni de gris ni de beige. Il faut que SM se distingue de loin dans un monde ayant perdu l’usage des tons agressifs. Finis les imprimés. Il dispersent l’attention. Des changements quotidiens. A un vert assez acide pour faire tourner une bouteille de lait succédera du coup un orange digne d’un ouvrier d’autoroute. Toujours un chapeau, bien sûr. Elizabeth II en a consommé 5000 au cours de sa carrière. Mais assorti à la robe (SM ne porte bien sûr JAMAIS de pantalons) et ne portant aucune ombre sur le nez, les yeux ou la bouche. La reine exerce sa fonction à visage découvert, comme les Françaises devraient en principe vivre leur laïcité. Les souliers, pour lesquels je n’ai pas trouvé le nom du fournisseur (la «Queen Mom» se chaussait chez Reyne) doivent enfin prévoir des talons. Mais pas trop hauts. N’oubliez pas qu’il lui faut rester debout pendant des heures à 94 ans.

Et voilà du violet. La couleur des vieilles dames au début du XXe siècle. Photo AFP.

Aucune excentricité donc (2), mais une personnalité affirmée. Elizabeth en rose électrique ou en rouge pétard reste toujours elle-même. Elle suit ainsi une ligne entamée par son arrière-arrière grand-mère Victoria. Après la mort du prince Albert, cette dernière s’était déguisée en catafalque noir, avec voile. Un style adopté à la longue par quantité de femmes âgées et de vieilles filles dans le pays. Sa bru Alexandra (madame Edouard VII), par esprit de contraste, s’habillait comme pour aller à une soirée dès le matin. Un genre balayé d’un geste par sa propre belle-fille, Mary (madame Georges V). Morte dans les années 1950, celle-ci se tenait stricte et droite comme un parapluie. Elle n’avait jamais quitté les modes d’avant 1914. Une rigidité qui a sans doute incité la Queen Mom (madame Georges VI) à adopter des tenues amples et vaporeuses afin d’avoir l’air toute en rondeurs.

La symbolique des couleurs

Aucune de ces (grandes) dames n’avait cependant joué de la couleur à part Victoria, puisque le noir en constitue aussi une, comme le rappelle si bien Michel Pastoureau. Le turquoise retenu pour la récente allocution serait donc près du vert. Un passage au vert, pourrait-on même dire. Et le vert symbolise pour beaucoup l’espoir, des feuilles de printemps au tapis des casinos. L’orange adopté pour une visite à la Royal Academy (tout demeure «royal» en Grande-Bretagne) voudrait au contraire dégager de la chaleur et de l’empathie. Cela dit, quel sens donner à la tonalité si acide que SM avait adopté pour le mariage d’Harry et de Megan? Une prescience de ce qui allait arriver.? Car il ne faut pas se faire d’illusion. Ce couple glamour ressemble à l’oncle et à la tante d’Elizabeth, le duc (ex-Edouard VI) et la duchesse de Windsor. Des déclassés et des oisifs de luxe, passant sans cesse d’un endroit à un autre.

Un peu de rouge... et bien sûr les trois rangs de perles. Photo AFP.

Reste encore à voir quelle tonalité choisira Elizabeth II pour une photo d’anniversaire qui sera tout de même publiée dans toute la presse nationale! Les paris sont ouverts. Comme d’habitude, du reste. Il y a des gens misant sur les robes de la reine comme ils le font pour des chevaux. Ceci dit, la reine est du genre hippique. Il suffit de regarder les images. Elle qui possède déjà un visage très mobile (du franchement grognon à l’hilarité complète) a de la peine à se retenir sur le champ d'Ascott ou d'Epsom. On peut lire la course seconde après seconde sur son visage!

(1) Le couple est marié depuis 1947. Un record!
(2) Elizabeth a pourtant anobli Mary Quant, la créatrice de la mini-jupe, dès les années 1960. Dame Vivienne Westwood, l’ex-punkette, est très liée via l’écologie au prince Charles. Mais pas question de porter ses spectaculaires créations. Ni les chapeaux de Stephen Jones, qui attend encore son titre. Les couvre-chefs de la reine ont ainsi dus à Frederic Fox, Simone Mirman ou Rachel Trevor-Morgan pour les derniers d’entre eux.

N.B. Depuis la parution de cet article, une lectrice (qui n'est pas "La reine des lectrices") m'a signalé qu'Elizabeth II était chaussée par Anello & Davide.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."