Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Ecologie, et dessin. Marie Velardi propose son "Terre-Mer" au CACY d'Yverdon

La Genevoise se penche sur les rapports fluctuant entre la terre et la mer. Les côtes changent sans cesse. Tout devrait s'amplifier à l'avenir, qu'elle imagine.

L'accrochage sous les voûtes de l'Hôtel-de-Ville.

Crédits: Tribune de Genève

C'est une exposition ambitieuse que propose le CACY d'Yverdon, repris en mains par Karine Tissot après son séjour londonien. Ce centre d'art contemporain montre Marie Velardi. Une dame que l'on a beaucoup vue ces dernières années. La liste de ses expositions, ou de celles auxquelles la Genevoise a participé depuis 2004, apparaît interminable. Elle lui sert du coup lieu de biographie. Ou presque. Il s'est passé bien des choses avant ce «Terre-Mer» proposé pour quelques jours encore sous les voûtes du rez-de-chaussée de l'Hôtel-de-Ville.

On a envie de dire de Marie Velardi qu'elle a fait «tout juste» sur le plan de sa formation. Née en 1977, la jeune femme (l'âge reste une chose très relative) a passé par l'Accademia di Belle Arti di Brera de Milan, située sous le musée du même nom. Elle a ensuite bifurqué sur l'Académie des beaux-arts de Bruxelles, ce qui lui donne une touche nordique. Revenue en Suisse, elle a passé son «degree» à l'ECAL lausannoise, avant de faire son «postgrade CCC» à la HEAD genevoise. Section «critical, curatorial and cyber media studies», puisque les choses se disent désormais mieux en anglais. Il ne lui restait plus qu'à aller à Paris se donner un vernis universitaire à SciencesPo. Vous me direz que ce cursus (tiens, je parle encore latin!) peut sembler bien scolaire. Il correspond pourtant à l'esprit actuel. Celui-ci tend à transformer l'art en discipline para-universitaire, où la main compte finalement assez peu.

Sociologie et écologie

«Terre-Mer» tient ainsi autant de la sociologie et de l'écologie que du dessin. Curatée par Karine Tissot, l'exposition comprend la totalité des travaux (il y a aussi des vidéos) développés depuis 2014 sur le thème des relations complexes entre la terre ferme et les eaux. Les lignes côtières n'en finissent pas de changer. Pensez aux deltas des fleuves, à la création d'îles artificielles et à l'émiettement des falaises. Ici, la perspective se veut plutôt climatologique. Les choses vont de plus en plus vite à l'heure avancée de l'anthropocène. Il suffit de penser à la montée annoncée des eaux. N'empêche que suivant la période historique (et donc passée) à laquelle Marie fait allusion, la carte se modifie depuis toujours. En pleine terre ferme, les rivières découchent bien parfois pour adopter un autre lit!

Marie Velardi. Un parcours sans faute. Photo RTS.

Mais cessons de plaisanter. Le ton reste en effet pour le moins sérieux chez Marie Velardi qui, aidée par l'anthropologue indonésien (car l'artiste a aussi un pied en Asie) Rhino Ariefiansyah, a notamment collaboré avec les victimes françaises de la tempête Xynthia en février 2010. Moins cérébrale que le reste de l'exposition, la vidéo «Aléa» montre ainsi un paysage dévasté, où certaines maisons ne sont plus que des petits tas de débris. Des sous-titres font, si j'ose dire, entendre les anciens habitants. Ou ceux qui ont refusé de partir. «On habitait par là... Notre lotissement était là...» Rien ne rappelle pourtant visuellement cet état ancien, remodelé en quelques heures par la tempête. Cette campagne n'aurait en fait jamais dû se voir lotie. Mais, comme partout dans le monde, la surpopulation incite à vendre aux plus pauvres des terrains à risques. Toujours est-il que la commune de La-Faute-sur-Mer s'est du coup rebaptisée. Il s'agit aujourd'hui de «Terre-Mer». D'où le titre de l'actuelle exposition d'Yverdon.

Le retour au temps long

L'essentiel de celle-ci n'en reste ps moins la suite de dessins aux murs, où logiquement le bleu outremer domine. Ce sont des sortes de portulans, avec le passé, le présent et des projections aléatoires sur l'avenir. Un beau travail. Méticuleux. Patient. La chose peut sembler logique. Marie Velardi appelle avec «Terre-Mer» à revenir au temps long, à l'opposé des précipitations de notre époque. Elle souhaite par ailleurs un retour à un état plus naturel, loin de ces digues ne protégeant en fait de rien. La mer se déplace, tout simplement. Une position qu'il est permis de discuter. L'artiste nous parle ainsi de Venise, cité emblématique, mais aussi de l'île de Wallasea, dans l'Essex ou de la colline Glastonbury, dans le Somerset.

Le problème, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un cours de géographie bien factuel, mais d'une démarche artistique. Feuille de salle (j'ai failli écrire feuille de route) en main, le visiteur risque de vite se retrouver paumé. Rien sur les murs ne lui dit d'emblée ce qu'il voit. J'avoue n'avoir été sûr de rien. A la place des explications claires se placent sur les cimaises des textes un brin amphigouriques, comme il se doit rédigés en langage inclusif. D'où paradoxalement une impression d'exclusion. Difficile d'entrer dans cette exposition par ailleurs fort bien mise en scène. Et ce ne sont pas les «Mers lunaires», présentées au final dans une salle particulièrement obscure, qui arrangent les choses. Je veux bien que «la Lune devrait redevenir le repère incontournable de nos vies», qu'elle devrait sans doute régler comme les marées. Mais tout de même...

Pratique

«Terre-Mer, Marie Velardi», Centre d'art contemporain d'Yverdon-les-Bain (CACY), place Pestalozzi, Yverdon, jusqu'au 21 juillet. Tél. 024 423 63 80, site www.centre-art-yvrdon.ch ouvert du mercredi au dimanche de 12h à 18h. Le Théâtre Benno-Besson présente non loin de là la fresque «Derborence» de Frédéric Clot aux heures d'ouverture du lieu. La catastrophe est cette fois montagnarde. Eboulement.

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