Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DRESDE/Trois autobus plantés sur le Neumarkt sèment la discorde

Crédits: Reuter

Ouille! Il y a des problèmes à Dresde, par ailleurs rayée de la liste du Patrimoine de l'humanité de l'UNESCO depuis juin 2009 (1). Une immense sculpture sème la discorde. Voulue par le maire libéral-démocrate Dirk Hilbert, elle entend sensibiliser le public aux horreurs de la guerre, ce qui peut paraître étrange dans la ville la plus lourdement bombardée de 1945. Manaf Halbouni a dressé trois autobus à la verticale. L'artiste évoque ainsi une barricade d'Alep, photographiée en 2015. L'image avait alors fait le tour du monde. 

Sobrement intitulée «Monument», l’œuvre a été inaugurée le 7 février. Elle a immédiatement suscité la colère du parti d'extrême-droite Pegida, comme le rapporte Thomas Wieder dans un récent article du «Monde». Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, Pegida a pris la (mauvaise) habitude de se réunir sur le Neumarkt le lundi soir après avoir défilé en chantant dans les rues. Voilà qui doit vous rappeler des choses. Pegida constitue un parti relativement nouveau dans le paysage saxon. Il a été créé à Dresde fin 2014 afin de lutter contre «l'islamisation» du pays.

Un anniversaire malheureux 

Pegida a donc eu beau jeu de revenir à la charge le lundi 13 février qui marquait l'anniversaire de l'anéantissement de Dresde par l'aviation alliée. Il y avait alors eu entre 300 000 morts, selon le chiffre de la Croix-Rouge publié en 1946, et 25 000 morts, le nombre retenu par un comité d'historiens mandatés par la Ville de Dresde en 2004-2010. On ne sait en fait pas. Et on ne saura jamais. Dresde constituait alors la plate-forme des réfugiés venus tant de l'Ouest que de l'Est. 

On devine à quel point la date est sensible... Par ailleurs, la photo de 2015 montrait des bus surmontés d'un drapeau de l'organisation salafiste Ahrar Al-Cham. Une véritable muleta brandie devant le taureau Pegida. L'organisation a donc accusé le maire (un «Volksverräter» ou traître au peuple) de faire «l'apologie d'une organisation terroriste islamiste». Manaf Halbouni a expliqué qu'il n'a jamais vu la photo avec le drapeau, et qu'il «n'a pas cherché à savoir qui a monté la barricade d'Alep.» Dans une déclaration à la «Süddeutsche Zeitung», l'homme explique que la chose lui importait peu. «Ce qui m'a motivé, c'est l'énergie avec laquelle ces autobus ont été dressés, et la vie qui continuait devant, avec ses commerces et ses enfants en train de jouer.»

Un Germano-Syrien 

Un mot tout de même sur Manaf Halbouni. Né à Damas en 1984, donc en Syrie, il est de mère allemande. Mieux que cela. Elle vient de Dresde. «Ma famille a presque tout perdu pendant la Seconde Guerre mondiale. L'endroit où vivait mon grand-père est aujourd'hui encore une étendue de verdure au milieu de la ville». Le Germano-Syrien est venu en Allemagne courant 2009, après des études de sculpture à Damas. Il n'y avait alors aucun problème de réfugiés. «Jusqu'en 2014, tout était super ici. Avec Pegida, tout a changé. La vie est devenue plus dure.» L'auteur de «Monument» a cependant déclaré à la «Süddeutsche Zeitung» avoir reçu de nombreux messages de soutien, ce qui lui donne de l'espoir. 

Fin de l'article du «Monde», pompant un confrère germanique. Manichéen, le texte de Thomas Wieder est intitulé «A Dresde, l'extrême droite ne veut pas laisser sa place à l'art», ce qui me semble pour le moins simpliste. D'abord, le lieu choisi pour «Monument» peut choquer n'importe qui. Le Neumarkt, c'est la place où a été reconstruite, après la réunification, la Frauenkirche, inaugurée en 2005. Il s'agissait là d'une initiative largement privée. Les habitants ont par ailleurs voulu reconstituer le «marché» tel qu'il était sur les tableaux de Bernardo Bellotto dans les années 1760. Autant dire qu'il s'agit, avant de penser à Pegida, d'un lieu hautement sensible. Je ne sais pas comment des Parisiens réagiraient à trois autobus plantés place de la Concorde (notez qu'elle abrite bien aujourd'hui une Grande Roue) ou les Romains avec une telle installation piazza Navone. Je ne dirais pas la même chose du très déconstruit Alexanderplatz de Berlin. Là oui, pourquoi pas.

Art ou pas art? 

Personne ne dit ensuite combien de temps «Monument» doit rester en place. S'agit-il, comme le laisse supposer le mot «installation», d'une construction éphémère? Ou les trois bus doivent-ils rester fichés en terre pour l'éternité, alors que la mémoire humaine reste bien courte? On peut alors se demander quel sens prendra la pièce. Une pièce où une part restreinte seulement du public, et c'est bien à mon avis le gros du problème, voit de l'art. Au-delà de la provocation du maire, qui entend lutter contre la fermeture de ses concitoyens aux réfugiés dans une ville qui a connu la guerre de trop près, il y a celle d'un créateur jouant ici avec le feu. Il aurait tout de même dû regarder la photo de près... 

Et maintenant arrive encore la provocation des journalistes, ces éternels culpabilisateurs. Est-on forcément fasciste si l'on n'apprécie pas «Monument», ou si l'on estime que l’œuvre aurait dû se voir présentée dans un cadre moins sensible? Il y a tout de même attaque au patrimoine, et qui plus est à un patrimoine pieusement reconstitué pierre par pierre. Tout cela me semble à la réflexion mal embouché. Et survenir, de plus, au mauvais moment. Faut-il vraiment décider de telles actions artistiques (et la prochaine «documenta» de Kassel, organisée sous forme de solidarité à la Grèce, me semble du même tonneau) alors qu'Angela Merkel se retrouve en difficultés, et ce dans une Europe se portant tout sauf bien? Le maire de Dresde Dirk Hilbert me semble donner inutilement du blé à moudre aux extrémistes, même s'il est bien clair qu'il ne faut pas se courber devant eux. 

(1) Un pont moderne sur l'Elbe en est la cause. Il détruit selon l'Unesco le paysage urbain.

Photo (Reuter): Les trois autobus plantés sur le Neumarkt de Dresde.

Prochaine chronique le mercredi 22 février. L'Opéra de Paris célèbre les 150 ans de la naissance de Léon Bakst, le décorateur des Ballets Russes.

 

 

 

 

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