Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Double livre. Quand Gustave Moreau illustrait les "Fables" signées Jean de La Fontaine.

Le Musée Gustave Moreau de Paris aurait dû exposer ce qui subsiste de cette commande. Repoussé! En attendant, voici la publication savante et l'album.

"Junon et le paon". Donné en 1936 au Musée Gustave-Moreau.

Crédits: DR.

«Le chêne et le roseau»… «Le corbeau et le renard»… «La mort et le bûcheron»… Qui peut aujourd’hui réciter d’une traite, cinquante ans après les avoir apprises, les fables de La Fontaine? Le monde francophone n’éprouve pas pour les bouts rimés le respect des Russes envers leur poésie en général ou des Britanniques pour Shakespeare. Quant aux nouvelles générations, elles ne sont depuis longtemps plus vouées au «par cœur» systématique. Finies les «récitations»! Le fonds de culture n’a aujourd’hui rien du puits sans fond.

"La souris transformée en fille". Photo DR.

Le «bonhomme» La Fontaine avait déjà fait sa réapparition avec Erik Orsenna en 2017. Je vous en avais parlé. L’homme est un merveilleux vulgarisateur, au sens noble du terme. Le fabuliste émerge à nouveau en 2021. Oh, d’une manière un peu chaotique! L’écrivain du XVIIe siècle (1) devrait faire en ce moment sa réapparition parisienne au Musée Gustave-Moreau. Vous avez bien sûr deviné que l’exposition n’a pas ouvert, comme prévu, le 12 février. Pas sûr du reste que la France ait libéré ses institutions muséales le 17 mai, qui devait normalement marquer la clôture de la manifestation. Une illustration sanitaire parfaite, quoique involontaire, de «Les animaux malades de la peste». «Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés».

Edition nouvelle prévue

Pourquoi La Fontaine chez le plus symboliste des peintres français? A cause d’une commande. Tout commence en 1879. Le riche banquier Antony Roux, de Marseille, est un passionné de La Fontaine. Des fables en tout cas. Rien n’est dit des contes, très licencieux. Les mœurs sont alors devenues austères, comme de nos jours. Nous ne sommes plus au XVIIIe, où ces histoires libertines avaient été proritairement illustrées. Toujours est-il que Roux demande à différents artistes de lui fournir des images aquarellées pour une nouvelle édition des fables. Eugène Lami, mais aussi Elie Delaunay ou Henri Gervex produisent ainsi de petites peintures proches du chef-d’œuvre littéraire. Contacté, Moreau va donner des transcriptions bien plus personnelles. Au fil des ans, car l’entreprise durera jusqu’en 1888 (et sans publication au final), il fournira ainsi à Roux des pièces étranges. Parfois inquiétantes. La Fontaine n’a plus rien de «bonhomme» avec «Le dragon à plusieurs têtes et le dragon à plusieurs queues», voire «Les deux pigeons». «Le singe et le dauphin» devient l’image même du désespoir avec son macaque hurlant au milieu des eaux sur fond de ciel plombé.

"Le paysan du Danube". Esquisse préparatoire. Photo DR.

Bien sûr, il arrive à Moreau de faire autre chose. De l’aimable. Du joli. Ou alors simplement du Gustave Moreau, avec ses divinités aux chairs laiteuses et aux vêtements couleurs de pierres précieuses. Notre homme reste en effet un virtuose de l’aquarelle, technique plus anglaise que française. On ne se refait pas. Le spectateur doit alors un peu s’accrocher intellectuellement pour saisir le rapport avec le texte ainsi illustré. Le résultat n’en apparaît pas moins admirable. Antony Roux était du reste ravi. Conquis. Jusqu’à sa mort en 1913, il gardera en portefeuilles les 63 œuvres fournie par celui qui était devenu son artiste de prédilection. Un ensemble à ne jamais démembrer.

Saisie en 1941

Mais il y a l’histoire. Il y a le temps… L’ensemble fut certes acquis en bloc par Miriam Alexandrine de Goldschmidt-Rothschild, encore jeune. Elle en distraira en 1936 une aquarelle pour la donner au Musée Gustave-Moreau. Puis il y aura la saisie allemande de 1941. Les fragiles papiers se retrouveront dans différentes cachettes nazies à l’Est de l’Europe. Tout n’en reviendra pas en 1946. Il en subsiste environ quarante exemples. Pour le reste, les spécialistes de Moreau disposent de photos en noir et blanc ou, au pire, des dessins préparatoires conservés au Musée. Le peintre ne jetait jamais rien. Même le plus humble croquis.

"Le songe d'un habitant du Mogol." Photo DR.

L’exposition actuelle, ou plutôt inactuelle, comprend 35 aquarelles, plus le matériel annexe. Dominique Lobstein et Samuel Mandin ont passé un temps fou à retracer la genèse de ce cycle. Il fallait étudier les correspondances conservées. Traquer dans les institutions les sources visuelles utilisées par Moreau. «Notre but a été, avant tout, un exercice d’objectivité», dit dans l’énorme livre d’accompagnement Marie-Cécile Forest, la directrice de la petite institution nationale (et accessoirement du Musée Jean-Jacques Henner). Pourquoi «nationale»? Parce que a tout légué à l’État, qui a accepté l’ensemble du bout des lèvres, en 1898.

Une somme

Le livre est magnifique. Il s’agit en plus d’une somme. Tous les aspects liés aux 63 œuvres, localisées ou non, se sont vus pris en considération. Il y a bien sûr des chapitres liminaires signés par les deux commissaires, la directrice et deux invitées. L’essentiel n’en reste pas moins dévolu aux fables, prises une par une. La suite catalogue les œuvres exposées. Il y a enfin quelques mots sur les eaux-fortes de Félix Bracquemond d’après Moreau. Elles ont diffusé cet ensemble à l’époque. L’honnêteté, ou plus tôt l’«objectivité» revendiquée ont imposé un dernier texte sur les autres illustrateurs de La Fontaine pour Roux. Un travail ici exploratoire. Si ces dernières ont bien été montrées au public en 1881, l’exposition ne comportait pas de catalogue autre qu'une vague liste. Et là, sans doute pas de correspondances ou de livres de comptes…

Gustave Moreau. Fragment d'un portrait d'époque. Photo DR.

Un bonheur n’arrivant jamais seul (je ne vois pas pourquoi le malheur aurait ce privilège), le musée associé aux éditions In Fine sort un second livre. Plus mince. Nettement moins cher. Ce dernier comporte le texte intégral des fables, de longueurs très différentes, en face des trente-cinq aquarelles exposées. Un cadeau idéal pour les enfants. Mais ceux-ci s’intéressent-ils toujours à ces vers vieux de plus de trois siècles? Ou s’agit-il pour eux d’un monde aussi lointain que celui des romans de la comtesse de Ségur? Que représentent aujourd'hui un «savetier» une «matrone» (fut-elle d’Ephèse) et un «paysan du Danube»? Plus grand chose...

(1) En pleine querelle sur les chiffres arabes et les chiffres romains, je reste romain. Même si nous sommes en l’an de grâce MMXXI.

Pratique

«Les fables de La Fontaine, Gustave Moreau», ouvrage collectif, édité par Le Musée Gustave-Moreau et In Fine, 320 pages. «Le Fables de La Fontaine illustrées par Gustave Moreau», édité par le Musées Gustave-Moreau et In Fine, 96 pages.

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