Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Diva des années 1950, Lucia Bosé est la première victime célèbre de l'épidémie

L'actrice est morte à 89 ans de problèmes pulmonaires en Espagne. Sa carrière a été parfois prestigieuse. Avec elle, c'est encore une part du Cinecittà de l'âge d'or qui disparaît.

Lucia Bose en 1949. Sa carrière débute.

Crédits: DR.

Il s’agit sans doute de la première victime célèbre du coronavirus. Je dirais plutôt connue. Lucia Bosé, qui vient de disparaître à 89 ans, n’était jamais vraiment devenue une star. Sa carrière n’en a pourtant pas moins paru longue. «Pâques Sanglantes» de Giuseppe de Santis la révèle en 1949. Elle apparaît encore à l’occasion dans des productions télévisuelles des années 2010. Il faut dire que l’Italienne a eu un mari et un fils au sommet, ce qui peut aider. Lucia est la mère de Miguel Bosé qui a régné sur la chanson italo-espagnole dans les années 1980 et 1990. Avec Luis Miguel Dominguin, elle avait épousé le plus célèbre des matadors. Ceci à une époque où personne n’aurait osé remettre la corrida en question du côté de Madrid. Luis Miguel était un véritable dieu!

Lucia Borloni est née dans une famille très modeste des environs de Milan. A partir de 1943 (elle a alors douze ans), il lui faut travailler, alors que les bombes alliées pleuvent sur la ville. Elle occupe le comptoir d’une pâtisserie. C’est là que Luchino Visconti remarque son maintien, alors qu’elle a 15 ans. Il lui prédit une belle carrière au cinéma. Plus tard, il montera en effet un projet autour d’elle. Mais, comme bien des plans sur la comète du réalisateur, celui-ci n’aboutira jamais. Sa découverte restera personnellement liée à la famille des Visconti, mais elle ne tournera jamais sous la direction du maestro. Même quand elle sera assez vite devenue une vedette.

Miss Italia

En 1947, Lucia participe au concours Miss Italia, qui vient de se voir lancé. Elle est la gagnante. Ses dauphines se nomment Gianna Maria Canale (deuxième) et Gina Lollobrigida (troisième). Une bonne cuvée. Si elle rate le premier rôle de «Riz Amer» de Giuseppe de Santis, confié à Silvana Mangano (qui avait aussi concouru pour Miss Italia), le réalisateur la retient pour son film suivant, «Pâques sanglantes». Lucia semble un peu égarée dans ce drame paysan. Mais c’est un succès. Elle se révèle plus à son aise chez Antonioni, qui débute. C’est «Chronique d’un amour» en 1950 et «La dame sans camélias» en1954. Lucia y révèle parfaite, avec une sorte de tristesse qui ne la quittera jamais. Elle travaille sous la direction de grands réalisateurs, mais hélas souvent dans leurs productions mineures. Ainsi en va-t-il pour Mario Soldati ou Luciano Emmer. Il lui manquera du coup toujours le vrai succès populaire. Elle en aurait eu bien besoin alors que Sophia Loren commence à crever l’écran. Plus de dix films pour la seule année 1954!

Lucia Bosé dans "Chronique d'un amour" de Michelangelo Antonioni, 1950. L'homme de dos est Massimo Girotti. Photo DR.

Lucia part en France pour travailler avec Bunuel. «Cela s’appelle l’aurore» est un beau film, même si le cinéaste a fait mieux. Puis elle va dans l’Espagne franquiste participer à «La mort d’un cycliste» deBardem. Une production courageuse pour l’époque dans ce pays. Elle rencontre alors son matador, qui vient de rompre avec Ava Gardner. C’est le coup de foudre, cristallisé par un mariage à Las Vegas. Lucia abandonne le cinéma et lui fabrique trois enfants, dont Miguel. Puis c’est la séparation en 1967. La comédienne tente alors de refaire surface en Italie, où toutes les places semblent prises. Elle offre cependant une beauté mûrie et un peu lasse aussi bien à Fellini («Satyricon») qu’à Mauro Bolognini («Metello»,«Per le antiche scale»). Marguerite Duras lui propose un dialogue avec Jeanne Moreau dans «Nathalie Granger», Il peut sembler bien bavard. Promue réalisatrice, Jeanne la dirige dans «Lumière». Un navet de luxe. Elle remplace en 1977 Jeanne dans la distribution de «Violanta», drame alpestre du Suisse Daniel Schmid. Il faut ici aussi un peu s’accrocher. Mais la boucle est bouclée.

Cheveux bleus de punkette

Changeant totalement de registre et de «look», Lucia se met au pop-psychédélique en1981. Sa carrière réelle apparaît en fait terminée. Elle est devenue un simple «people» hispanique. La presse populaire fleurit aussi dans la Péninsule ibérique. C’est bientôt une figure extravagante, punkette aux cheveux teints en bleu électrique. Lucia fonde par ailleurs un musée consacré aux anges à Turegano. Après tout, pourquoi pas? On ne peut pas sans cesse jouer aux vieilles dames indignes. Sa beauté aristocratique et un peu froide ne s’en est pas moins évanouie. La Milanaise a très mal passé l’épreuve du temps. Seule sa cadette Claudia Cardinale peut se targuer d’avoir physiquement plus mal évolué qu’elle. Sophia Loren, au moins, sait maintenir les illusions.

Lucia Bosé, version cheveux bleus. Photo EFE.

Avec Lucia Bosè, c’est donc une demi star qui s’éteint. Le cinéma italien archi dynamique des années 1950 et 1969 perd une figure supplémentaire. Pratiquement tous les réalisateurs importants ont disparu. Parfois très âgés. Les grandes figures masculines, dont la carrière se sera révélée sans surprise bien plus longue que celle de leurs collègues féminines, ont été enterrées l’une après l’autre. Ugo Tognazzi (1990), puis Marcello Mastroianni (1996), puis Alberto Sordi (2003), puis Nino Manfredi. (2004) Si les carrières au féminin durent peu, les dames vivent en général plus longtemps. Gina Lollobrigida va aujourd’hui sur ses 93 ans. Mais là aussi, les deuils se multiplient. Tôt sombrée dans l’alcool, Alida Valli n’est plus. Silvana Mangano s’est éteinte il y a déjà bien longtemps. C’était en 1989. L’autre Silvana, la Pampanini, a décroché en 2016. Une étoile plus jeune, comme Rossana Schiaffino, a déjà disparu du paysage. Idem pour la blonde Virna Lisi.

Tombées dans l'oubli

Mais il n’y a pas que la mort pour disparaître. Il y a aussi l’oubli. Les années1960, et a fortiori la décennie précédente, cela semble aujourd’hui très loin. J’y repensais hier. Qui se souvient de nos jours de Maria Grazia Buccela, d’Yvonne Samson, de Marilù Tolo, d’Elsa Martinelli, d’Anna Maria Ferrero, de Marisa Merlini…Et je ne citerai pas ici les innombrables étrangères venues faire quelques pas à Cinecittà. Ses studios constituaient un véritable aimant. L’acclimatation se révélait parfois réussie. On se souvient peu de nos jours que la Belge Catherine Spaak a été un temps, sur le plan commercial, la plus cotée des stars féminines… italiennes.

A propos de mémoire, je vais finir par une mauvaise nouvelle. En faisant mes recherches, hier, j’ai découvert que Monica Vitti, que nul n’a plus vue physiquement depuis quinze ans, souffrait d’Alzheimer depuis 1996. Une évolution très lente, aujourd’hui aboutie. La mort avant la mort.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."