Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Disparu le 7 juillet, Pierre Keller était vraiment un flamboyant

L'homme avait contribué dans les années 1960 et 1970 à désenclaver culturellement le Pays de Vaud, qu'il avait rattaché au monde. Un cancer l'a emporté à 74 ans.

Pierre Keller il y a quelques semaines, au moment de l'inauguration au Musée Jenisch.

Crédits: 24 Heures

J'étais loin quand il est parti. Mon petit hommage à Pierre Keller arrive donc avec quelques heures de retard. Il suit fatalement beaucoup d'autres. Les gens se pressent en portillon quand il s'agit d'enrober de paroles mielleuses le décès d'une personnalité, qu'ils parent alors platement de toutes les vertus. Une chose convenant mal à l'ancien directeur de l'ECAL lausannois. Si ce dernier possédait bien (contrairement à d'autres) une forte personnalité, il ne tenait pas à jouer les chevaliers blancs. Il n'y avait rien de «correct» chez Keller, et c'est tant mieux. Ses coups de gueule restaient célèbres. L'homme vomissait alors des mots crus qui, contrairement à la formule voulue, ne dépassaient jamais sa pensée.

Tout a d'autant plus été dit sur Pierre Keller, disparu le 7 juillet à 74 ans, que son décès survient peu après l'ouverture de exposition du Musée Jenisch de Vevey, visible jusqu'au 11 août. Une présentation dressant son portrait en plus de 200 œuvres. De ces dernières, celui qui fut aussi photographe n'est pourtant pas l'auteur, sinon par procuration. Ces tableaux, ces dessins (Jean Tinguely, mais aussi Balthus) sont des pièces reçues ou acquises durant une vie chaotique d'enseignant, d'artiste et d'éditeur de gravures. Il s'agit là d'une sorte de bilan avant liquidation. Tout le monde savait déjà Pierre très malade, même si une fausse pudeur empêchait de le dire. Le Vaudois luttait depuis deux ans contre un cancer du foie. Le genre de maladie dont on ressort rarement vainqueur. La dernière fois que je l'ai vu, en juin, c'était place Saint-François, à Lausanne. Je ne l'ai pas reconnu, alors qu'il était accompagné d'un beau jeune homme n'ayant désormais plus l'air d'un fils, mais d'un petit-fils. Il avait perdu à la fois ses kilos, dix centimètres et beaucoup de sa superbe.

Les culs de chevaux de 1991

Car Pierre était ce que l'on appelle un flamboyant! A côté de lui, je me sens timide. Lui avait toujours osé. Ce fils de notable local s'était lancé dans l'art à 20 ans comme on se jette à l'eau. Il avait tout accepté, y compris le poste de chauffeur de taxi la nuit. Ont suivi des années d'enseignement au Collège d'Aigle, puis au Gymnase du Bugnon. Le professeur avait amené à ses élèves, pendant les heures de cours, aussi bien Keith Haring que David Bowie. Il y a ensuite eu l'aventure de l'ECAL, que notre homme allait transformer une une sorte de machine de guerre. Graphisme, design et tutti quanti. Keller allait en faire parler dans l'Europe entière. Chaque fois qu'un de ses élèves faisait un pet de travers, le directeur le transformait en événement national, voire international. Pierre n'était sans doute pas un grand artiste. Ses images de culs de chevaux, exposée en 1991 dans des chiottes fribourgeoises à l'occasion des 700 ans de la Confédération suisse, m'ont laissé perplexe. Mais il s'agissait d'un communicateur hors pair. Une chose essentielle dans un monde où le faire savoir est devenu plus important que le savoir faire.

Le miracle, c'est qu'un individu pareil, à l'homosexualité affichée comme s'il s'agissait d'une évidence, ait pu rester intégré au système vaudois. Nous étions encore dans les années 1960, voire 1970, au pays étriqué ayant vu naître Ramuz ou Auberjonois, qui n'étaient pas vraiment de joyeux drilles. Or Keller, amateur de pinard, était proche des vignerons. Il finira même par se charger de l'Office des Vins. C'était un radical bon teint, tendance nez rouge. On le retrouvera sous cette étiquette, non pas de bouteille mais politique, au moment de la Constituante vaudoise. Cet homme plutôt à droite a même envisagé de se présenter au Conseil National, où il aurait apporté un peu de couleur. Pierre possédait en effet un phénoménal culot. Je me souviens ainsi d'une table ronde, présidée par une élue cantonale. Celle-ci glosait interminablement sur la pratique artistique à donner aux jeunes. «Et que comptez-vous faire, chère Madame? Distribuer de la pâte à modeler?» La conseillère d'Etat, pourtant du genre grande gueule, en était restée sans voix.

Multiples casquettes

Dans un canton où la multiplication des casquettes gêne assez peu, il semblait qu'on n'ait rien pu faire sans Pierre Keller. Il était donc partout. Son ECAL rayonnait, un peu comme le soleil. Les choses semblaient devoir ainsi s'éterniser. En 2011, après seize ans à la tête de son école, Pierre a cependant dû partir, laissant le bébé à un très proche disciple. La HEAD genevoise s'est du coup infiltrée dans la brèche. Le Vaudois restait depuis collectionneur. Il mettait un peu d'ordre dans ses affaires. Il en a résulté la donation d'une centaine d’œuvres à l'Etat vaudois. Puis un livre sur sa photographie, «My Colorful Life», paru en 2018 chez Patrick Frey. Un machin bien gros et bien lourd, en forme de pierre tombale. L'auteur y montrait quelques-uns de ses 4000 polaroids pris dans les années 60 et 70 sur la scène gay, aussi bien suisse que new-yorkaise. «Un livre à forte charge érotique», prévenait son distributeur, comme si les lecteurs n'avaient pas d'assez bons yeux pour le voir seuls... «Bilan» reste hélas un magazine trop chaste pour que je puisse vous en montrer une seule image.

Si j'ai écrit plus haut «new-yorkaise», ce n'est pas par hasard. Keller a ouvert la Suisse romande au monde culturel comme à Genève son ami John Armleder, de trois ans son cadet. Il s'agissait de la désenclaver. De raser les Alpes. De faire éclater la «chapelle vaudoise». Si Zurich l'avait brillamment fait vers 1970, pourquoi pas ici? Keller a ainsi participé à tout ce qui a marqué deux décennies. La musique au Festival de Montreux ou à la défunte Dolce Vita. L'architecture. Le design, bien sûr. Plus ce qu'on appelé «la libération des mœurs». Des mœurs qui se sont bien ré-embourgeoisées depuis. Pierre n'avait, je vous l'ai dit, rien de convenable, ni de convenu. Il n'était pas fait pour nos temps lisses et consensuels. Lui aurait plutôt été du genre sensuel. Un art de vivre à côté des arts tout court. C'est un bon vivant qui vient de mourir.

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