Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Diffusion, histoire, prestige et propagande. Le Louvre montre "Graver pour le Roi"

La Chalcograpie détient 14 000 plaques. Il y a là des chefs-d'oeuvre de virtuosité diffusant les fastes des cours de Louis XIV à Louis XVI.

La gloire du roi. Une planche des années 1720 de Simon Thomassin d'près Louis de Boullogne.

Crédits: RMN, Louvre 2019.

Le Louvre sacrifie beaucoup à l'audimat, en faisant entrer dans se murs autant de groupes (en majorité asiatiques) que possible. J'ai même lu dans la presse que son directeur Jean-Luc Martinez prévoyait d'instaurer, à certains moment du moins, une réservation obligatoire. Le but est de désengorger des lieux que le gouvernement le prie par ailleurs de remplir le plus possible. Admirable contradiction, bien dans le goût de notre époque! Il n'en reste pas moins un musée se devant en tant que tel d'organiser des présentations plus scientifiques, dédiées à une poignée de visiteurs. Certains conservateurs s'y appliquent tout au moins.

Le mastodonte en arrive ainsi cette année à sa seconde présentation d'estampes anciennes. Un secteur qui ne passe pas pour particulièrement folichon. Le 19 janvier s'est terminé «La gravure en clair-obscur», qui regroupait il est vrai des moutons à cinq pattes de la Renaissance, venus en troupeau d'un peu partout. Aujourd'hui, les espaces temporaires du rez-de-chaussée proposent «Graver pour le Roi». Il s'agit cette fois d'explorer le fonds propre. Tout provient de la Chalcographie, fondée sous le Directoire en 1797. Trois séries se voyaient alors regroupées par la République. Il y a avait les mille plaques créées entre 1665 et 1683 pour illustrer la grandeur du règne de Louis XIV. Venaient ensuite les commandes des Menus Plaisirs sous Louis XV et sous Louis XVI. C'était un peu la même chose, en plus modeste tout de même. Le reste provenait enfin d'un stock de 500 cuivres acquis par le roi au XVIIIe siècle, en provenance du marché de l'art. Il faudrait encore ajouter à cela les morceaux de réceptions des graveurs à l'Académie de peinture et de sculpture. Fondée en 1648, celle-ci a accueilli tôt en son sein des artistes graphiques. Ceux-ci devaient présenter un chef-d’œuvre avant de se voir reçus. J'ai trouvé particulièrement belle la copie de 1787 d'après Luca Giordano par Dominique Vivant-Denon, le futur directeur... du Louvre.

Une grande diversité de sujets

De cet ensemble d'environ 14 000 matrices ont été 70 pièces, parfois de grand format, le commissaire Jean-Gérard Castex a voulu refléter la diversité de ce patrimoine. Il y a là des reportages sur des fêtes ou des cérémonies funèbres comme la reproduction de principaux tableaux conservés à Versailles ou dans les autres résidences royales. Nous sommes dans un art de promotion et de diffusion. Un instrument de propagande, à une époque où la photo n'existait pas. Mais avec une réalité embellie sauf pour les peintures, qui exigeaient une reproduction fidèle. Je doute en effet que «Les plaisirs de l'Ile enchantée», marquant les vrais débuts de Louis XIV à Versailles en mai 1664, aient été aussi magnifiques. Un burin pouvait facilement flatter la réalité pour faire croire que la France possédait la Cour la plus fastueuse du monde.

Un antique du roi gravé par Claude Mellan. Toutes les lignes sont parallèles et aucun trait ne délimite le sujet. Photo Louvre, Paris 2019.

L'idée du Louvre est bien sûr de raconter une, voire plusieurs pages d'Histoire. Mais elle vise aussi à faire connaître le nom d'artistes oubliés, qui ont parfois passé des mois sur une planche compliquée, Laurent Cars terminant même vers 1750 un cuivre entamé par Charles Simonneau en 1687. Qui se souvient aujourd'hui de Gérard Audran, de Gilles Rousselet, de Jean Lepautre, ou de Simon Thomassin? Israël Silvestre a cependant été tiré de l'oubli par le même musée en 2018. Le Musée Jenisch de Vevey a pour sa part dédié une magnifique rétrospective à Clause Mellan en 2015. Il faut dire que ce dernier se détache sans mal de la masse de ces artisans, parfois laborieux. Il y a chez lui une magie du trait, ses lignes parallèles suggérant un volume sans que le forme se voit délimitée par un quelconque tracé extérieur.

Pellicule d'acier

Utilisées pendant des siècles, les matrices ont souffert d'usures. Le cuivre a donc reçu une pellicule d'acier au début du siècle dernier pour de ne plus s'abîmer davantage en cours d'utilisation. Les plaques ont du coup perdu leur belle couleur rose. Le gris a de plus créé un effet fâcheux de miroir. C'est lui-même et non le sujet que le visiteur voit le mieux en se penchant sur ces prodiges de virtuosité technique. Il y a heureusement aussi des épreuves papier. Une manière aussi de rappeler que le graveur doit tracer son sujet à l'envers s'il veut garder le sujet dans le bon sens à l'impression. Une obligation pour les tableaux, par exemple. Il faut imaginer les contorsions de l'esprit et de la main, même s'il était possible de partir d'un dessin contre-éprouvé (1).

Présentée sur un fond chocolat, tendance Frigor Noir, l'exposition ne s'adresse pas aux foules, que l'institution va plutôt tenter de faire venir depuis le 2 mai, sous la Pyramide, aux «Royaumes oubliés». Des Etats apparus après l'écroulement de l'empire hittite en Anatolie, il y a trois mille ans. Un sujet peu porteur à mon avis. Mais il est bon que tout n'aille pas de nos jours à la facilité, avec ce que cela suppose de répétitif. Vous supportez encore Picasso, Toutankhamon ou les impressionnistes, vous?

(1) La contre-épreuve s'obtient en pressant le dessin mouillé. Il dépose à l'envers une partie de sa matière sur une feuille blanche.

Pratique

«Graver pour le Roi», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 20 mai. Le musée assure à l'exposition une publicité minimale. Pas de calicot par exemple sur la façade. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, le mercredi et le samedi jusqu'à 21h45.





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