Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Deux librairies s'associent pour présenter les éditions de David-Henry Kahnweiler

Ces deux "antiquariat" genevois font partie d'Art en Vieille Ville. Ils se sont répartis les ouvrages racontant le galeriste des cubistes entre 1909 et 1939.

Un des bois d'André Derain pour "L'enchanteur pourissant".

Crédits: Succession André Derain, DR.

C’est la surprise de l’actuel parcours genevois d’Art en Vieille Ville. Ou AVV, si vous préférez. Deux membres, dont le nouveau-venu Alexandre Illi, se sont associés afin de monter une seule exposition. Une réunion d’œuvres où tout ne se révèlerait pas à vendre. La présentation acquiert du coup un aspect muséal. Je l’aurais du reste bien imaginée à la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. Il y a en effet là l’ensemble des livres édités par Daniel-Henry Kahnweiler (qui ne se servait jamais de son premier prénom) entre 1909 et 1939. Des ouvrages sortis chacun à une centaine d’exemplaires avec des illustrations gravées par André Derain, Georges Braque, Pablo Picasso, André Masson ou Juan Gris. Le galeriste restait après tout celui des cubistes!

Mort à 95 ans en 1979, alors qu’il avait plus ou moins cessé son activité professionnelle depuis 1945, Kahnweiler a fait l’objet d’une énorme biographie de Pierre Assouline. C’était en 1988. Le journaliste et écrivain avait alors entrepris de raconter la vie de quelques-uns des «grands» ayant marqué la première moitié du XXe siècle. Il y avait là l’industriel Marcel Dassault, Simenon, Hergé, l’éditeur Gaston Gallimard, le reporter Albert Londres ou le photographe Cartier-Bresson. Kahnweiler incarnait dans cette série, moins polémique que le reste de l’œuvre d’Assouline, «l’homme de l’art». Autrement dit l’œil. Le découvreur. Le passeur. L’homme marqué par l’histoire aussi, dans la mesure où il s’est vu spolié par deux guerres successives, la première comme Allemand, la seconde en tant que Juif.

Débuts avec Apollinaire

Kahnweiler est né en 1884 à Mannheim. Famille aisée. Un destin tout tracé dans les affaires. A Paris, où il vit depuis 1902, l’aspirant financier se fait cependant happer par l’art. Ancien avec le Louvre d’abord. Puis moderne en se promenant dans les ateliers et les galeries. Il ouvre la sienne en 1907, rue Vignon. Il y a attire d’abord les Fauves, dont ce Derain qui semble alors le peintre le plus important du moment. Viendront peu après les cubistes, qui font sensation. Le public les regarde sans trop oser les acheter. Parmi ses tout premiers clients figure un couple de Bernois, Hermann et Margrit Rupf. Ce sont eux qui recueilleront le galeriste lorsqu’il devra fuir à la fois la France et la conscription allemande en 1914.

Kahnweiler âgé sous son portrait par Picasso. Photo tirée du site Pinterest.

En 1909, Kahnweiler sort son premier livre. Il suit l’exemple d’Ambroise Vollard. En plus contemporain. Plus audacieux. Le débutant appartient en effet à une nouvelle génération. Ce livre, c'est «L’enchanteur pourrissant» de Guillaume Apollinaire, illustré de bois par Derain. La xylographie revient alors en force, gage d’un certain primitivisme. Il se trouve deux des 106 copies de «L’enchanteur», reliés de manière magnifique, dans l’exposition de L’Exemplaire et de d’Illibrairie. Kahnweiler associe ensuite Max Jacob et Picasso. Ou Max Jacob et Derain. Durant sa carrière entière, le galeriste ne travaillera en fait qu’avec très peu de gens différents. Puis c’est la guerre, non anticipée par l'émigré. La saisie des biens «ennemis». Les ventes auront lieu bien après une paix qui n’était pas évidente pour tout le monde. L’un des liquidateurs de l’entreprise sera Paul Rosenberg, dont la doxa fait aujourd’hui trop facilement un saint.

Retour dans les années 1920

Après l’interlude bernois, Daniel-Henry Kahnweiler revient en France en 1920. Il s’associe avec André Simon, qui lui sert de prête-nom. Et les presses recommenceront à tourner, avec des illustrations de Juan Gris, Marie Laurencin, Suzanne Roger, Léger, Laurens ou Vlaminck. Les années 1920 marquent un grand moment pour la bibliophilie. C’est rare. Précieux. Incongru juste ce qu’il faut, histoire de marquer le passage du dadaïsme ou du surréalisme. Kahnweiler n’en sacrifie pas pour autant aux modes. Notons aussi au passage qu’il ne semble pas s’être intéressé à la fantastique créativité germanique de ces temps-là. La crise de 1929 marque la Galerie Simon. Entre «L’anus solaire» de Georges Bataille, mis en images par André Masson, de 1931 et le «Glossaire» de Michel Leiris de 1939, ultime livre de Kahnweiler, il se sera écoulé huit ans!

Une gravure de Juan Gris pour le "Denise" de Raymond Radiguet. Photo DR.

En 1940, le galeriste doit à nouveau fuir. Exil interne cette fois. L'homme ne quitte pas la France. Il se cache. Sa galerie se voit reprise par Louise Leiris, ce qui «l’aryanise». Louise, la fille illégitime de Madame Kahnweiler qui la fait passer pour sa (très) petite sœur, est devenue l’épouse du célèbre écrivain et ethnologue. Voilà qui simplifie tout. Elle fera longtemps tourner la boutique. Une boutique fantôme, qui existe encore du reste rue de Monceau, et où je suis allé une fois. Introuvable. Aucune visibilité de la rue. Un luxueux et funèbre sous-sol, où il ne semble pas se passer grand-chose. Les Leiris historiques ont donné l’essentiel de ce qu’ils possédaient encore en 1984 au Centre Pompidou. Picasso, Braque et surtout Juan Gris…

Un an de recherches

Il a fallu un an environ à Alexandre Illi et au tandem formé par Catherine Tabatabay et Eliott Cardet pour réunir l’ensemble des ouvrages et plaquettes édités par Kahnweiler entre 1909 et 1939. Leur catalogue commun comprend ainsi 39 numéros. Le plus modeste restait sans doute le plus difficile à dénicher, comme le petit catalogue de l’exposition Juan Gris en 1923. La marchandise a été répartie entre les deux arcades, distantes de quelques mètres à peine. Le contexte se révèle cependant très différent. A L’exemplaire de Catherine et Eliott, nous sommes dans un cabinet minimaliste. Le moins possible doit donner l’idée du meilleur souhaitable. Chez Alexandre, c’est en revanche la profusion. Il y a des livres, en général anciens avec de beaux plats en maroquin, partout. Le visiteur doit s’acclimater avant de découvrir au centre de la boutique les vitrines Kahnweiler. Une autre manière de voir les choses. Il subsiste heureusement des gens pour qui trop ne reste pas assez. Je les appellerai les maximalistes.

Pratique

«Daniel-Henry Kahnweiler éditeur, 1909-1939», L’Exemplaire, 2, rue Calvin, Genève. Tél. 079 202 14 18, site www.librairielexemplaire.ch Ouvert du mardi au vendredi de 13h à 19h, le samedi de 11h à 17h. Illibrairie, 20 Grand-Rue. Tél. 022 310 20 50, site www.illibrairie.ch Ouvert du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 13h30 à 18h30, le samedi de 10h à 15h. Tâchez de viser juste, question horaire. L’exposition dure jusqu’au 26 juin.

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