Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

DESIGN/Philippe Cramer se présente sur fond rose à Artgenève

Crédits: DR/Philippe Cramer

Il aurait pu se retrouver au Pavillon des arts et du design (PAD). Il se montre à Artgenève. Oh, en bout de piste il est vrai! Un peu au point où les deux manifestations se rejoignent. Philippe Cramer partage équitablement son stand avec les éditions Take5, fondées par Céline Fribourg en 2005, qui entendent «donner une autre idée du livre.» Il y a là un mur rose et un mur bleu, ce qui détonne dans un salon se voulant blanc comme neige. Ne vous fiez pas aux lois du genre. C'est lui qui s'est octroyé le rose afin de mettre ses créations en valeur. 

Philippe, on le connaît bien à Genève, où il notamment créé en 2010 un décor contemporain pour le «Salon de Cartigny» du Musée d'art et d'histoire. «Une petite merveille du XVIIIe aux boiseries sculptées par Jean-Jaquet, qui a combiné là le goût parisien et la retenue protestante.» L'homme se révèle un éclectique, pour ce qui est des matériaux. «J'aime à passer du bois au verre ou à la céramique.» Ce va-et-vient l'empêche de se forger un style trop connoté qui finirait par indéfiniment se décliner. «Je fonctionne avant tout sur les rencontres. Elles me font aller dans des directions insoupçonnées.» La brodeuse qui travaille à Paris pour lui constitue un fruit de ces hasards. Philippe dessine à son intention un motif alpin sur le tissu. Elle attaque ensuite l'ouvrage au fil d'or. «C'est une matière un peu brillante qui fait rêver. J'aime aussi les minéraux scintillants. D'une manière ou d'une autre, ils nous ramènent à notre enfance.»

Non au monde industriel 

L'enfance de Philippe, l'un des nombreux Cramer dans le monde genevois de l'art, n'est toujours pas terminée. «Je dois beaucoup à l'un de mes grands-mères, qui a su m'ouvrir les yeux.» Il semblait clair que l'étudiant, puis le débutant allait suivre une filière créatrice. «J'ai cependant vite réalisé que je n'étais pas fait pour le monde industriel, avec ce qu'il suppose de répétitif et de standardisé.» Il y a donc un côté artisanal, chez le Genevois. Un peu de luxe aussi, même si Philippe n'a rien contre une bonne impression en 3D. «Je ne donne pas vraiment dans l'arte povera.» Une réelle indépendance d'esprit vient par ailleurs pimenter ses œuvres. «Je ne me serais pas vu en décorateur d'intérieur, soumis aux diktats de ses clients. D'ailleurs, il y a déjà trop de décorateurs à Genève!» 

Faut-il en déduire que mon interlocuteur possède un style? «S'il existe, il refléterait un goût pour les matières.» Je pourrais ajouter à cette réponse que ce dernier sait rester discret. Philippe peut du coup revenir et approfondir un thème sans donner l'impression de se «revisiter», comme on dit maintenant. Editée en trois exemplaires, la banquette de bois enrichie de quelques gros diamants de verre, visible à Palexpo, reprend ainsi une table conçue avec Sylvie Fleury. Je me souviens de l'avoir vue dans son magasin de la rue de la Muse, il y a de cela plus de dix ans. Les verreries laquées aux couleurs de laque automobile ont adopté de nouvelles teintes. Je reconnais les lampes posées sur le sol. «J'en ai créé pour Artgenève une version rose afin de l'assortir à mon mur.»

Centré sur l'objet 

Philippe a travaillé trois ans en appartement avant de créer son magasin. C'était l'époque où les gens se battaient pour avoir une arcade aux Bains. «J'avais l’impression de me jeter à l'eau. Mais j'étais mûr. Un galeriste s'en allait. Il cherchait un repreneur.» Le designer (appelons-le tout de même comme cela) se retrouvait avec cent mètres carrés donnant par quelques petites fenêtres sur la rue. «J'ai aussi quarante mètres derrière.» Le lieu lui conférait une certaine visibilité, même si ses créations sont demeurées confidentielles. Il y a ceux qui connaissent, et les autres. Nous sommes avec lui très loin des autoroutes de la mode, qui font tant de ravages dans les intérieurs. 

Le Genevois donne donc des choses très différentes les unes des autres. «Je reste centré sur l'objet. Je travaille peu sur des ensembles. On ne m'a jamais demandé de décor complet. Ceci dit, l'emplacement d'une de mes créations dans un appartement ou une maison possède son importance. Du moins à mes yeux.» Mais l'auteur reste sans illusions. «La seconde vie d'un objet, une fois qu'il est sorti de chez moi, ne m'appartient pas.» Le bon avec Philippe, c'est que ce dernier ne se démodera en aucune manière. «Je pense cependant connaître des évolutions à force de rencontrer des gens qui me rendent attentif aux idées et aux choses.»

Une ville au carrefour 

Genève constitue-t-elle au fait la ville idéale pour faire du design aussi indépendant? «J'hésite vraiment sur la réponse à donner. C'est une ville où je me sens professionnellement à l'étroit. Mais elle se révèle centrale en Europe. Elle dispose d'une clientèle fortunée.» Le problème, c'est qu'elle se situe aussi à une frontière du goût. «La ville est irriguée depuis des siècles par Paris, avec ce que cela suppose de brillant. De l'autre côté, il y a le monde romand, puis alémanique, qui garde une notion plus sévère du décor intérieur. Il faut savoir en tenir compte.» Cela dit, tout le monde ne vit pas dans la même Genève. Le bling-bling coloniote, ce n'est pas pour vraiment Philippe Cramer, dont les prix resteraient du reste trop faibles pour ce type de clientèle. Il n'y a pas chez lui l'avalanche de zéros se rencontrant quelques mètres plus loin au PAD. Là aussi, je note, comme par hasard, une certaine retenue.

Pratique 

«Artgenève, Palexpo, 30, rue François-Peyrot, Le Grand Saconnex, jusqu'au 4 février. Tél. 022 761 11 11, site www.artgenve.ch Ouvert de 12h à 20h.

Photo (Fournie par la galerie): Quelques objets donnant une idée du goût de Philippe Cramer.

Prochaine chronique le dimanche 4 février. Caen rend hommage à Lambert Sustris, un méconnu de la peinture vénitienne du XVIe siècle.

 

 

 

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