Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Des temps difficiles pour les sociétés genevoises de protection du patrimoine!

La pression urbaine amène la destructions de sites arborés pour construire des barres de béton à l'infini. Et tout cela avec la bénédiction des Verts au pouvoir!

La Maison du Jeu de l'Arc, édifiée en 1900, a été sacrifiée avec son parc. Elle est devenue L'emblème de la politique cantonale du "tout construit".

Crédits: Tribune de Genève

Y aurait-il un malaise au sein des associations genevoises de défense du patrimoine? Il semble bien que oui. A Patrimoine Suisse Genève (ex-Société d’art public), Robert Cramer a quitté la barre. Autant dire qu’il s’est barré. L’ancien Conseiller d’État, qu’on a connu en charge de l’aménagement du territoire, se retrouve depuis 2020 à la tête de la Fondation du PAV. Il va donc de surveiller du coin de l’œil le développement de la zone Prailles-Acacias-Vernets. Un quartier d’avenir, à ce que l’on dit depuis longtemps. L’homme a donc dû se voir remplacé à la tête de la société. La poire a été comme coupée en deux. Lui ont succédé Pauline Nerfin, éditrice du livre sur l’architecture du XIXe dont il est question une case plus haut dans le déroulé de cette chronique, et Lionel Spicher, architecte de Jaccaud-Spicher Associés.

La nomination de Pauline Nerfin coulait de source. C’est l’historienne du patrimoine vernaculaire par excellence. Celle de Lionel Spicher semble plus conflictuelle. Elle pose le problème des architectes actifs dans une association comme Patrimoine Suisse Genève. Pour la dissidente Leila El-Wakil, partie cofonder Contre l’enlaidissement de Genève, il y a une incompatibilité de fond. Les architectes forment pour elle «les loups dans la bergerie». L’ancienne enseignante universitaire voit plusieurs problèmes dans leur présence active. D’une part, il s’agirait de gens exclusivement intéressés par le patrimoine de la seconde moité du XXe siècle. «Ils se cherchent des pères et des grand-pères.» De l’autre ces hommes et ces femmes se retrouvent fatalement juge et partie. D’un côté, ils s’engagent à défendre un bâti devenu historique. De l’autre, ils sont liés, ne serait-ce que professionnellement, à des confrères (et consœurs) proposant des projets devant remplacer les objets à protéger… Quand ils ne seraient pas tentés de le faire eux-mêmes! Les conflits d’intérêts deviendraient vite inévitables, quelle que soit la personne.

Des plans de quartier partout

Le tandem Nerfin-Spicher entre de plus en fonction au moment où Genève connaît une douloureuse crise de croissance. On sait que la ville a accueilli 43 000 nouveaux habitants entre 2010 et 2020. Autant dire que les sociétés de défense du patrimoine, non seulement construit mais arboré, ne peuvent tolérer aucun noyautage interne. Il leur faut des purs et durs. Des actifs et des pugnaces. La lutte se situe aujourd’hui sur tous les fronts, même si le canton de Genève compte moins de 300 kilomètres carrés. Rien qu’entre 2017 et 2020, il a adopté vingt-huit (ou vingt-huit!) PLQ, ce délicat acronyme désignant les Plans localisés de quartier. Il s’agit, en les cumulant, de loger des dizaines de milliers de futurs habitants, en général dans des barres de béton d’un anonymat quasi soviétique. Tout doit tomber devant les pelleteuses, une fois les PLQ adoptés par le Conseil d’État. On les a vues l’an dernier en actions aux Aillères. Ce n’est qu’un début. Genève n’aura jamais coupé autant d’arbres centenaires que depuis l’arrivée des Verts au département responsable des constructions. La dernière illustration en reste, depuis le 18 janvier 2021, l’abattage (légal, hélas!) généralisé aux Vernets. Ceci alors même que tout n’est pas théoriquement jugé, en dépit de toutes les pressions.

Devant ces attaques au tissu urbain et campagnard, il faudrait un front fort. Déterminé. Uni. Or il me semble que Patrimoine Suisse Genève manque parfois d’énergie, quand ce n’est pas tout simplement d’attention. Il suffit de lire le numéro 154 de son journal «Alerte», sorti de presse il y a peu. Passe bien sûr sur la lettre ouverte à Antonio Hodgers sur les Vernets, qui n’est hélas plus d’actualité. Mais j’ai tout de même été surpris, en lisant l’article sur la «destruction (en cours) de la cité-jardin du Bachet-de-Pesay», que la décision prise en 2017 par la Commune et le Canton «a échappé à notre vigilance». Ce n’est vraiment pas le moment de baisser la garde! J’ai ainsi reçu d’une lectrice plusieurs dossiers, dont un sur La Tourelle sur le plateau de Saint-Georges. Des dossiers en béton, si j’ose dire. Il y a là de quoi faire froid dans le dos, ou plutôt mal aux yeux. Les résultats de ma correspondante se révèlent pour l’instant peu concluants. Pot de terre contre pot de fer. Le rouleau-compresseur est aussi politique.

Dépassé par sa gauche

Il est donc certain qu’en dépassant Patrimoine Suisse Genève par sa gauche Contre l’enlaidissement de Genève a réactivé la contestation contre le «tout bâti», les promoteurs étant aujourd’hui devenus les alliés contre nature des Verts au pouvoir. Or Patrimoine Suisse n’a fait que suivre le mouvement, en ce qui concerne par exemple Les Feuillantines, le domaine devant se voir sacrifié à la Cité de la musique. Notons que c’est là d'une manière plus globalisante bien tard. La campagne Masset s’est vue juste au-dessus anéantie il y a quelques années afin d’élever des immeubles d’une affligeante banalité, après abattage d’arbres ici aussi séculaires.

Ce n’est pas une raison non plus pour ne rien faire. Les choses ont donc été faites, mais par la nouvelle association, qui a largement obtenu le nombre de signatures nécessaires pour déclencher un référendum communal. Avec l’appui, il est vrai, de nombreuses associations écologiques ou de quartier. Il faut aujourd’hui, comme cela, des alliances avec la base. Nous ne sommes plus au temps des duels mouchetés (et donc bien élevés) entre Patrimoine Suisse Genève, les communes et l’État. L'époque est aux votations populaires. Tout se passe maintenant sur le terrain. Enfin celui qui n’est pas encore construit!

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