Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Des "sneakers" rares vendus à New York 437 500 dollars? Mais comment est-ce possible?

Un Canadien vient de faire exploser les prix chez Sotheby's. D'autres formes de cultures, liées au sport ou au pop, font rêver de vieux enfants devenus riches.

L'un des souliers. Il y en a tout de même deux pour le prix.

Crédits: Sotheby's

La nouvelle a fait hier le tour des journaux. Toujours avec le même texte d'agence du reste, lui-même démarqué du communiqué victorieux de Sotheby's New York. Chacun, ou presque, sait maintenant que le Canadien Miles Nadal (1), 61 ans, l'homme de Peerage Capital et de MDC Partners, a déboursé 437 500 dollars pour une paire de «sneakers». Un modèle rare, bien évidemment. Les «Moon Shoes» de Nike n'ont été produits qu'à douze exemplaires. Celui-ci, bien que défraîchi au jugé, est le seul à ne pas avoir été porté. Un indéniable plus. Dans les ventes de jeux vidéos anciens, les plus convoités demeurent ceux qui ne sont jamais sortis de leur boîte d'origine. Autant dire que les posséder tient du plaisir conceptuel.

Ce n'est pas la première fois que des chaussures de sport font un prix fou. En 2017, une paire arborée puis signée par le champion de basket Michael Jordan, était ainsi partie à 190 373 dollars. Frais compris. Là, c'était au contraire le fait d'avoir été utilisé par un champion légendaire à un moment précis qui avait justifié l'enchère. Reste que 437 500 constitue aujourd'hui un record. Provisoire, selon l'acquéreur. Pour Miles Nadal, «la culture du «sneaker» et le phénomène de collectionnisme qu'elle engendre sont en train d'exploser. Le «Moon Shoe» constitue un exemple d'histoire à la fois du sport et de la pop culture.» L'homme compte ainsi exposer son emplette avec d'autres paires rares dans son Dare To Dream Automobile Museum de Toronto. Celui-ci, selon la très documentée journaliste Sarah Cascone d'"Artnet, contient autrement 142 voitures et 40 motos. Il y aurait notamment ici la plus ancienne automobile connue, la Motorwagen créée en 1886 par Karl Benz. Les «sneakers», qui ont valu au Canadien bien davantage que 437 500 dollars en «pub» depuis 48 heures, ne dépareront finalement pas le paysage.

Les voitures et les sacs à main

La nouvelle peut surprendre. Au vu de la photo, certains se diront qu'ils auraient balancé sans hésiter à la benne un vestige aussi pitoyable que ces «sneakers» en lui attribuant la valeur de zéro virgule zéro dollar. C'est oublié que le collectionnisme change. Ses mouvements inattendus modifient dans la foulée la politique des maisons de ventes aux enchères. Artcurial, qui a des dents longues à rayer le parquet, en constitue une preuve européenne. Les plus gros prix, et de très très loin, vont chez lui à Paris aux automobiles de collections. Des tarifs jusqu'à huit chiffres. La maroquinerie «vintage» constitue un autre secteur profitable. Un sac Hermès rare, disons en crocodile rose shocking, peut atteindre un montant fou. Un modèle correspondant comme par hasard à ma description a déjà obtenu en 2015 à Hongkong l'équivalent de 240 000 francs. Les souvenirs attachés à une personnalité provoquent souvent de coûteux coups de cœur. Pensez aux «memorabilia», pour parler comme Christie's ou Sotheby's, liés à l'univers du rock au du cinéma! Plusieurs millions pour une robe portée par Marilyn (2)...

Miles Nadal au milieu de ses voitures de collection. Photo Sotheby's

Cela ne signe pas que les nouveaux acheteurs soient plus jeunes que la normale. Je vous rappelle que Miles Nadal est sexagénaire. Ils ont cependant grandis dans une autre culture, moins versée dans les valeurs établies. Leur succès financier ne les pas poussés plus tard, comme c'était avant eux le cas, vers des valeurs sûres. Il n'ont pas cherché à s'intégrer à un monde traditionnel en reprenant soigneusement ses goûts et ses codes, comme c'était le cas depuis les Rothschild au début du XIXe siècle. Plus de meubles anciens ou de tableaux impressionnistes! Plus de tableaux du tout, d'ailleurs! Ces gens matérialisent bien tard leurs rêves d'enfant. Pour les jeunes les «Moon Shoes» ou Michael Jordan, cela se situe en effet déjà très loin dans le temps. A ma connaissance, Bernard Tapie est le dernier qui, fortune faite, se soit fait installer un intérieur complet dans le goût du XVIIIe siècle. Un intérieur dont les composantes ont comme de juste été revendues lors d'une des chutes de cet acrobate financier d'outre Jura. Il y a bien sûr aussi eu depuis Karl Lagerfeld pour le XVIIIe. Mais le couturier ne singeait, lui, personne.

(1) Oui, Nadal comme le joueur de tennis.
(2) Une enchère de 4 millions de dollars en novembre 2016.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."